Le repli sur soi et la défense d’intérêts catégoriels apparaissent souvent comme des réponses face aux changements que connaît notre société, au lieu de la recherche offensive d’un nouvel ordre du monde que le développement durable tente de faire émerger.
La protection de l’environnement est un terme défensif. Le développement durable est un concept offensif. Il ne s’agit plus de conserver un patrimoine, d’éviter qu’il se dégrade soit subrepticement, lentement mais surement sous l’influence de pratiques pernicieuses, soit brutalement avec de grands projets agressifs présentés comme le sens de l’histoire. La défense est légitime, elle est même indispensable dans de nombreuses circonstances, bravo et merci à tous ceux qui se sont élevés contre des dégradations de l’environnement, que ce soit le leur immédiat ou les équilibres de la planète.
La défense a néanmoins des limites. Elle se focalise sur l’objet précis de son intérêt, et parfois l’isole d’autres intérêts, légitimes eux aussi. Elle n’ouvre pas de perspective, elle est par nature conservatrice. Dans un monde qui bouge vite, qui se transforme sous nos yeux, la meilleure défense est évidemment l’attaque. En l’occurrence, c’est l’offre d’une autre vision du monde, qui protège bien sur ce qui doit être protégé, mais qui intègre d’autres intérêts. Le développement durable est cette approche offensive, mais je vous rassure : il ne s’agit pas d’une offensive d’ordre militaire, pas question de s’imposer par la force. C’est une offensive de séduction, propre à mobiliser de larges couches de la population, à dépasser les réticences et les conflits sectoriels.
Il faut offrir des perspectives. Les risques que courent l’humanité et plus particulièrement certaines parties du monde du fait de leur exposition à certains risques ou de leur extrême pauvreté constituent incontestablement un fond de décor inquiétant, mais on ne mobilise guère avec de la prévention ou de la morale. Les accusations dont le GIEC a été l’objet viennent d’être démontées et réduites à néant par deux rapports indépendants, mais le succès de ces attaques dans l’opinion mérite d’être analysé. Ce n’est pas le travail scientifique en lui-même qui motive cette virulence, mais son exploitation par des ONG trop souvent moralisatrices. Cet état d’esprit crée le terreau où prospère la révolte de tous ceux qui se sentent coupables. Est-ce la bonne manière de mobiliser ?
La défense prend souvent la forme d’une ligne Maginot, dont on s’aperçoit trop tard qu’elle n’a plus de sens dans le monde nouveau. C’est aussi la citadelle, évidemment assiégée quand ce n’est pas celle du désert des Tartares. Trop souvent les réponses aux problèmes de ce monde sont statiques, alors qu’il faut faire mouvement, aller vers les gens.
Une illustration concrète de cette approche nous est donnée par la manière dont les pouvoirs publics apportent leurs aides à des projets ou à des travaux. On fixe les règles du jeu, et on attend que les candidats se présentent. Se sélectionnent ainsi les plus dynamiques, et tant mieux pour eux, mais sont-ce ceux qui ont le plus besoin d’aide ? En matière de lutte contre le bruit, par exemple, l’argent ne va pas là où il y a le plus de monde exposé au plus haut niveau de bruit, mais il va là où les dossiers sont prêts, tout simplement. Le vrai critère de choix est la capacité à constituer un dossier. L’ingénierie administrative et financière est devenue la clé pour obtenir les aides. Pourquoi pas, il faut être précautionneux de l’argent public, mais il faut en tirer toutes les conséquences : Au lieu de sélectionner les opérations qui satisfont aux bonnes exigences, ne vaut-il pas mieux aller vers les personnes ou les entreprises qui souffrent ou connaissent des difficultés d’adaptation, entrer dans leur univers et les aider à imaginer leur avenir, à le traduire ensuite en dossier (le cas échéant). C’est abandonner la procédure sélective, au profit d’une sorte de bilan de compétences établi sur la situation réelle des gens. L’offensive, c’est aller vers les gens au lieu d’attendre qu’ils frappent à votre porte. Cela permettrait de prendre la mesure des besoins, et d’apporter des solutions sur mesure, conçues avec les intéressés, au lieu de formules « prêtes à porter » à prendre ou à laisser.
Les positions dominantes comme celle des pouvoirs publics, et la bonne conscience comme celle de certaines ONG, rigidifient les attitudes. La dérive de la solution unique n’est pas loin, avec sa vision réductrice du monde et de son évolution. Un travers qui empêche d’ouvrir le jeu et d’imaginer des futurs originaux. Ajoutez à cette constatation le sentiment de peur qui s’est emparé du monde occidental, décrit par Dominique Moïsi dans son ouvrage Géopolitique de l’émotion (Flammarion, 2008). Le réflexe de repli et de défense « tout azimut » trouve de nombreux relais dans nos sociétés.
Les économistes n’y échappent pas. Sam Pitroda, ministre indien de l’innovation, l’exprime à sa manière à l’issue d’une rencontre du Cercle des économistes, sur le thème de « la nouvelle croissance » : les gens ne se posaient pas les bonnes questions. Ils se demandent comment revenir à la situation d’avant la crise. Mais c’est impossible ! Il faut se demander comment nous organiser dans le nouvel ordre mondial (Entretien paru dans Le Monde, daté du 9 juillet 2010).
Le développement durable est la recherche active de ce nouvel ordre mondial. Une attitude offensive pour ouvrir des perspectives face aux défis que connaît notre siècle.

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