Précaution
Pas un jour sans qu’on l’entende à la radio, que ce soit pour éviter des accidents de la route que provoqueraient des chutes de neige, ou pour lutter contre la propagation d’un virus. La grippe aviaire et la vache folle apportent régulièrement une bonne contribution. Un mot à succès !
Précaution, un mot nettement connoté chez les « sachant » du développement durable, mais qui a également un sens pour le commun des mortels. Le problème, c’est que ce n’est pas le même sens, et qu’il en résulte une incompréhension générale.
« Prendre ses précautions » avant de partir en voyage, c’est assurément tenter de maîtriser des phénomènes bien connus, prévisibles sans grande incertitude. Dans le vocabulaire du développement durable, bien au contraire, la précaution est invoquée quand il y a doute. La théorie, en quelques mots, distingue la prévoyance, la prévention et la précaution.
La prévoyance, c’est accepter un événement fâcheux, mais en limiter la portée par la solidarité ou l’anticipation sur ses effets : la maladie par exemple fait l’objet d’une prévoyance, au titre des indemnités auxquelles elle donne droit, ou des aides pour les soins.
La prévention, c’est chercher à réduire les chances (si l'on peut dire) que cet événement fâcheux ne se produise. En se lavant les mains avant de passer à table, on divise par deux le risque de maladies infectieuses des enfants dans les cantines scolaires. La relation de cause à effet est bien connue, et on essaye de maîtriser l’effet par une action sur la cause.
La précaution, c’est le troisième étage. On a identifié des risques, on croit deviner des causes possibles, mais il n’y a pas de certitude scientifique. Des corrélations pourraient se révéler de pures coïncidences, par exemple. Il y a donc des risques, on n’est sûr de rien, alors que faire ? Et bien, si ces risques sont très lourds et irréversibles, on gèle les initiatives susceptibles de les entraîner, et on engage parallèlement un programme de recherche pour mieux comprendre, et pouvoir prendre ensuite les bonnes décisions. C’est ce que l’on appelle le principe de précaution, bien loin du sens courant du terme. C’est ce sens qui est repris dans notre constitution. Loin d'être une principe de retrait ou de paralysie, c'est une règle que la société se donne pour gérer les risques que les défis que nous devons relever nous imposent. C'est une manière de progresser en terrain incertain, sans prendre de risques inconsidérés.
Trois concepts, prévoyance, prévention et précaution, trois réponses complémentaires mais différentes. La maladie fait l’objet à la fois d’une prévoyance, de prévention et de précaution.
Sans aller au delà dans ce rappel de définitions, on peut s’interroger sur l’acharnement des spécialistes à défendre un vocabulaire trop codé. Il faut que les mots aient un sens, et si possible le même pour tous : c’est ce qui permet d’échanger, et de construire ensemble un projet. Plus le langage est clair et sans ambiguïté, plus on a de chances de s’entendre, et la « bonne gouvernance » passe par là. La discipline sur le langage, c’est une chance accrue de créativité collective, c’est ouvrir le champ du possible et en définitive une plus grande liberté. L’à peu près, la « tour de Babel », conduit au dialogue de sourds, et par suite aux décisions imposées, souvent incomprises.
Mais le pire est de vouloir imposer pour un mot, précaution en l’occurrence, un sens différent, et même opposé à celui que le grand public lui donne. Le principe de précaution ne mérite-t-il pas mieux qu’une polémique largement liée à cette incompréhension, parfaitement prévisible et aux effets dévastateurs ? Trouvons lui un autre nom, ou une expression de quelques mots s’il le faut, mais sortons de cette fiction qui consiste à croire que l’on convaincra le plus grand nombre en leur parlant une langue somme toute étrangère. Rêvons du jour où les spécialistes du développement durable parleront la même langue que le commun des mortels...

Les commentaires récents