« septembre 2007 | Accueil | novembre 2007 »

Contagion

Quand il s’agit d’une maladie, c’est une bien mauvaise chose. Il faut s’isoler, organiser des quarantaines, se vacciner, renforcer les défenses de nos corps pour résister. La contagion est parfois bonne. Quand il s’agit d’un rire, ou plutôt d’un fou rire, ça fait du bien ! Il semble qu’aujourd’hui la prise de conscience des enjeux pour la planète soit aussi contagieuse. Il est vrai qu’il y a des agents, comme Al Gore, qui se sont activés ces derniers mois pour que le virus se propage à travers le monde. Cette contagion se retrouve dans les approches techniques, et la démarche HQE, haute qualité environnementale, largement évoquée au Grenelle de l’Environnement, en est une bonne illustration.
Elle a été conçue pour les bâtiments. Il fallait proposer une manière d’intégrer les questions d’environnement dans la construction, comme ça se faisait dans l’industrie par exemple. La formule a plu, elle a été reprise par de nombreux acteurs. Parfois, elle a fait l’objet de polémiques, mais elle a toujours offert le cadre pour ces confrontations, et a ainsi contribué à faire progresser les pratiques, malgré ses inévitables défauts et faiblesses. La promotion de la HQE s’est faite spontanément, au sein des professions concernées. Quelques manifestations, confidentielles au début, et limitées aux milieux techniques, et une toute petite équipe permanente de l’association qui portait la HQE, même pas une personne à plein temps pendant longtemps. Des moyens dérisoires, si on les compare aux enjeux, près de moitié de la consommation d’énergie en France, le quart de l’effet de serre, la moitié des déchets, etc. Malgré cette faiblesse, les syndicats et organismes professionnels qui constituaient l’association ont vu leur bébé grandir.  Il y a eu bien entendu des tricheurs, des maîtres d’ouvrage qui faisaient croire qu’ils faisaient un effort, alors qu’ils ne faisaient qu’un petit geste. Mais à force de se référer à l’environnement, ou à la HQE, on crée une attente, une exigence, à laquelle il faut bien répondre un jour. Les abus ne sont jamais une bonne chose, mais le silence aurait sans doute été pire : une première contagion s’opère par le discours, et à force de dire qu’on fait des efforts pour l’environnement, on finit par être jugé sur ce critère, le virus a trouvé une porte d’entrée dans l’organisme.
L’intérêt porté à la HQE a débordé son milieu d’origine. Du bâtiment, la formule a été appliquée à d’autres ouvrages, et on a vu fleurir les ZAC HQE par exemple. Pur abus, encore une fois, car la formule HQE est le fruit d’un travail collectif, faisant l’objet d’un consensus entre les parties prenantes, et rien de tel n’avait été fait pour les aménagements. Mais l’abus montre un besoin, et la volonté de certains acteurs de progresser. Ces ZAC HQE s’inspiraient d’ailleurs souvent de la démarche créée pour les bâtiments, et parfois avec la meilleure volonté du monde, mais un territoire n’est pas une maison, et la transposition directe n’a aucun sens. Il fallait reprendre le travail, et adapter la démarche à un autre objet. La contagion observée a rendu nécessaire ce nouveau chantier, qui a donné des premiers résultats en 2006 sous la forme d’un prototype de démarche aménagement, qui est aujourd’hui en cours de test grâce au volontariat et à l’engagement d’une dizaine d’opérateurs publics et privés.
Pendant ce temps là, une autre contagion se prépare. Une première alerte avait été ressentie avec la construction de la route à grand gabarit, entre Bordeaux et Toulouse, pour les besoins de l’Airbus A 380. On avait alors pour la première fois utilisé le vocable de route HQE, au grand désespoir des puristes de la HQE. Là encore, il s’agit d’un abus manifeste de langage, mais qui témoigne à la fois d’une volonté de bien faire, et d’un besoin de méthode du type de ce qui a été réalisé pour le bâtiment. Deux avantages à se référer à la HQE : Le terme HQE est commode à reprendre pour déclarer son engagement ; la démarche elle-même, le contenu, offre un cadre pour la réflexion et l’élaboration des projets. Et de l’abus nait la sagesse : du besoin ainsi manifesté sont sorties des initiatives diverses, jusqu’à la récupération, l’heureuse récupération de ces avancées par une institution qui s’est donnée les moyens de reprendre le travail à la base, dans l’esprit et avec les principes de la HQE d’origine contrôlée. Le conseil général du Nord, détenteur d’un important patrimoine routier et habitué à la HQE pour ses bâtiments, est devenu le porteur d’une nouvelle dimension de la HQE, et, après une période d’études, a lancé des opérations pour tester une formule HQE routes. La contagion a pris un nouvel essor. Les autres départements se montrent intéressés, c’est presque comme la calomnie dans le Barbier de Séville !
Le développement durable ne se diffusera vraiment que de l’intérieur. C’est une démarche que chacun doit reprendre et adapter à son propre univers, à ses responsabilités, à ses pratiques. On a reproché, et à juste titre, à la HQE de ne pas avoir su contrôler ses développements, et les nombreux abus commis en son nom. On le dit souvent aussi du développement durable, trop souvent invoqué pour être honnête. Mais ce faisant, les acteurs s’approprient les instruments, fabriquent leur boîte à outil, en apprennent le maniement, en découvrent l’intérêt et la richesse. Il faut bien sûr lutter contre les abus manifestes, les exploitations éhontées de valeurs ignorées ou même bafouées sur le fond. Mais n’aseptisons pas trop le développement durable, sinon la contagion en sera freinée. A l’inverse, en rapprochant les acteurs, il est possible de l’accélérer. C’est ce qui s’est produit au Grenelle de l’environnement, où tous ces chantiers ont progressé : pour les constructions, efforts combinés pour l’énergie, l’acoustique, la qualité de l’air ; pour l’aménagement, multiplication des quartiers durables, et pour les routes, intégration aux projets de nouvelles obligations pour les émissions de gaz à effet de serre et la biodiversité. Bienheureuse contagion !

Bascule

La bascule est un instrument de mesure, de poids précisément, et c’est bien utile. Elle ne suffit hélas pas pour évaluer nos progrès sur la route du développement durable. Mais l’examen du fonctionnement de la bascule, du fameux mouvement de bascule, est bien instructif. La recherche éperdue de la simplicité qui a envahi nos sociétés nous conduit à des systèmes binaires, celui qui n’est pas avec moi est contre moi, c’est blanc ou  noir, le jour ou la nuit, le bien ou le mal. Il est donc passionnant de regarder de près comment s’opère le mouvement de bascule dans un monde en réalité complexe, et où des enjeux multiples se croisent et se combinent. La question des ressources, mot clé dans la réflexion sur le développement durable, est à ce titre très riche d’enseignements. Nous resterons bien sûr schématiques dans la réflexion, pour mieux percevoir l’évolution primaire des choses.

Pendant des millénaires, la recherche de ressources était considérée comme la priorité absolue. La survie du groupe et la puissance du seigneur en dépendaient. Dès les débuts de l’agriculture, le moindre morceau de terrain accessible était cultivé, peu importe la quantité de travail nécessaire pour cela. Et on amenait l’eau nécessaire, et on construisait des terrasses pour conserver la terre, tout était bon pour gagner quelques mètres carrés. Le progrès, le sens de l’histoire diront certains, était lié au volume produit, et le rendement, l’efficacité du système n’était vraiment comptée que par rapport à la richesse que l’on pouvait produire sur un domaine donné, que ce soit par l’agriculture ou par l’exploitation minière. Le travail humain n’était pas un facteur limitant, et il n’était rémunéré que pour permettre la survie de la masse d’hommes et de femmes soumises à l’esclavage ou au servage. Le nombre de ces travailleurs était en soi une ressource, puisqu’ils ne coûtaient rien ou presque, et qu’ils permettaient de mieux exploiter le patrimoine. Dès que la population augmentait, elle rendait à la fois possible et nécessaire l’expansion du domaine, avec des conflits de frontière qui en résultaient. Et quand les territoires conquis manquaient d’hommes, on allait les chercher où on pouvait pour permettre leur mise en valeur. Esclaves, forçats, et victimes de déportations massives ont ainsi permis de valoriser des territoires et d’en extraire quantité de ressources à des prix humains incalculables.
La révolution industrielle a changé la donne. Au début, c’était aussi la quantité d’hommes qui comptait, mais la ressource, la matière première était abondante, et le rassemblement de grandes quantités de travailleurs, à l’inverse du mode de production agricole, a provoqué des prises de conscience et des revendications des personnels, en même temps que la technologie progressait. Le poste main-d’œuvre s’est vite alourdi. La productivité du travail devenait l’enjeu, alors que l’agriculture raisonne toujours en quintaux ou hectolitres à l’hectare. L’énergie et les matières premières de l’industrie étant abondantes, l’économie a globalement basculé, le rendement, la productivité de référence n’étant plus évalué par rapport aux ressources provenant du milieu, mais par rapport aux nombre d’heures de travail incorporé. On peut aujourd’hui donner avec précision le nombre d’heure de travail nécessaire pour fabriquer un modèle de voiture, mais on serait bien en peine d’en donner le bilan énergétique.
Arrive le facteur 4, et tout rebascule. Le facteur 4, c’est rendre un service donné avec quatre fois moins d’énergie, objectif que l’on étend parfois à quatre fois moins de ressources naturelles de différentes natures. La productivité du travail humain s’est envolée, et peut encore atteindre de nouveaux sommets, mais au détriment, le plus souvent, des autres facteurs de production, les sources d’énergie pas chères et considérées comme abondantes, en premier lieu le charbon et le pétrole. Il faut donc revenir sur cette tendance, et reconsidérer la rareté des ressources, face à l’immensité des besoins. Ceux-ci se sont démultipliés avec les modes de vie que la révolution industrielle a provoqués, qui affecte aujourd’hui des populations de plus en plus nombreuses. Le rendement en termes de matières premières et d’énergie (peut-être plus, paradoxalement, en considérant les rejets résultant de leur exploitation que leurs stocks (1)) devient tout aussi déterminant que celui en termes de travail. Le risque est grand, dans ces conditions,  d’une régression sociale, l’espèce humaine étant finalement abondamment représentée sur terre et ne constituant pas un facteur limitant. Si on ajoute la montée en puissance de la financiarisation de l’économie, qui pourrait s’exercer au détriment des hommes et des ressources, on voit qu’il est important de chercher d’autres voies, qui allient le respect des hommes et celui des ressources, tout en contribuant à créer les nouvelles richesses dont le monde a besoin. Et même mieux, en basculant : faire que le respect des hommes et de leur patrimoine, la planète, provoque une croissance économique d’un nouveau type, c’est cela le développement durable.

1 - Voir la chronique Abondance, du 1er avril 2007

Compteur

Un mot important, car il y a derrière l’idée de la mesure de ses consommations, et si l’on veut parvenir à les maîtriser sans se serrer la ceinture, il va falloir comprendre précisément en quoi elles consistent, et comment elles se constituent. Il y a beaucoup d’économies à faire, qui ne coûtent rien si ce n’est un peu d’attention, ou un petit matériel de régulation, ou encore une organisation adaptée. Des économies à moindre coût en termes de mode de vie, de plaisir. Cela conduit souvent à compter les dépenses poste par poste, pour les analyser et en déduire les améliorations à apporter, les gisements d’économies faciles à exploiter. Il faudra ensuite aller plus loin, chercher d’autres économies, mais ce sera toujours plus facile une fois les premiers résultats engrangés. Dans une maison, dans une ville, on va placer des compteurs partout où il y a des unités bien identifiables, tel appareil ou tel équipement par exemple, de manière à suivre les consommations et vérifier qu’elles sont bien utiles. C’est en examinant les compteurs d’eau au milieu de la nuit, à un moment où il n’y a pas de consommation, sauf exception, que l’on repère s’il y a ou non des fuites, que l’on va ensuite cerner plus précisément pour les trouver et les réparer.
Le comptage permet aussi de responsabiliser les consommateurs, même si des procédures de compensation et de solidarité peuvent lui être associées. Pour atteindre l’objectif facteur 4, c'est-à-dire diviser par quatre les émissions de gaz à effet de serre d’ici 2050, il faut bien compter, et compter finement pour intervenir là où ce sera le plus efficace.
On admet volontiers qu’il y ait un compteur pour l’essence ou l’électricité, ou encore pour l’eau. Il est fortement envisagé d’en avoir aussi pour les déchets. Au lieu de payer forfaitairement en fonction de critères généraux, comme la valeur locative, on payera au poids, chaque poubelle étant identifiée et pesée au moment de la collecte. D’autres pays que la France le font déjà sous des formes diverses, comme les sacs d’une contenance limitée, obligatoires pour présenter ses déchets, et pour lesquels on acquitte d’une taxe en les achetant.
Sortir du forfait, pour que chacun se rende compte de sa contribution à l’empreinte écologique (1) ou à la pression qu’il fait subir à la planète, et puisse participer à la réparation dans un esprit pollueur payeur, qui pourrait alors être nommé usager des ressources – payeur, est à l’évidence un progrès, mais les effets pervers guettent, auxquels il faut faire attention. Il y a les tricheurs, qui jettent leurs déchets dans la poubelle du voisin, il y a ceux qui bourrent les sacs jusqu’à les faire craquer, sans parler des surendettés qu’il n’y a pas de raison de rendre irresponsables, mais qui ne peuvent pas assumer cette charge supplémentaire. Autant de précautions à prendre, mais l’expérience montre qu’il n’y a pas d’obstacle majeur sur cette voie, incontournable, vers le développement durable.
Le problème est sans doute plus compliqué là où il n’y a pas de compteur. Il y a un compteur à la pompe où vous prenez votre essence, mais il n’y en a pas sur votre pot d’échappement. Il y a un compteur sur votre arrivée d’eau, chez vous, mais il n’y en a pas sur les tuyaux d’évacuation des eaux usées. S’il y a une cotisation à payer pour la pollution de votre voiture ou les eaux que vous rejetez, c’est en mesurant la consommation qu’elle vous est affectée. Si vous réglez avec soin votre moteur pour polluer au minimum, ou si vous faites attention à ne pas évacuer dans les égouts de produits toxiques ou difficiles à éliminer, vous n’en serez pas récompensé, et vous ne serez pas pénalisé si vous faites n’importe quoi. Payer pour les rejets uniquement en fonction de votre consommation est injuste pour ceux qui polluent peu, ceux qui font attention, et deviennent par symétrie des aubaines pour les insouciants ou les tricheurs. Et pourtant, en matière de ressources, de cadre de vie, de santé, les rejets sont aussi importants que la fourniture. Nous vivons dans des systèmes naturels qui fonctionnent souvent en boucles, les rejets devenant des matières premières, à l’issue d’un parcours parfois long, parfois court selon les cas. Les efforts pour réduire l’impact des rejets devraient donc être valorisés, ce qui n’est guère possible sans suivre de près les rejets de toutes natures. La manière dont un déchet est renvoyé dans le milieu est également très importante, et sans comptage, on peut craindre le pire : les écarts de prix, entre un déchet toxique traité convenablement ou évacué en douce là où on ne regarde pas, entraînent des tentations fortes.
Les rejets des uns pouvant devenir les matières premières des autres, un marché s’est progressivement créé pour certains d’entre eux. Ce sont des bourses des déchets, qui offrent parfois un débouché intéressant. En poussant cette logique, on a imaginé des parcs éco industriels, où sont regroupées des entreprises qui se  nourrissent ainsi les unes les autres. Bonne idée, qui fonctionne mais crée des liens de dépendance entre les entreprise d’un même site, la déconfiture éventuelle de l’une d’elle risquant de fragiliser les autres.
D’une manière plus générale, les rejets n’étant pas tous des matières premières en puissance, et notamment le gaz carbonique, il va bien falloir faire entrer les rejets dans une économie consciente, avec ses acteurs et ses règles du jeu. Rejeter dans la nature, c’est accaparer une capacité de régénération ou de stockage, prélevée sur un potentiel limité, celui de la planète. Payer pour ce service n’est pas scandaleux, et il vaut mieux le faire sur des bases objectives et transparentes que de manière très grossière, forfaitaire, et occulte. Que les produits de consommation fassent l’objet d’un marché, régulé quand c’est nécessaire, est une chose couramment admise. Elle permet d’opérer des ajustements entre l’offre et la demande, de mieux apprécier la valeur que la société accorde à telle ou telle consommation. Il va falloir s’habituer à ce que les rejets fassent eux aussi l’objet d’un marché, également régulé, avec évidement des compteurs. Ainsi valorisés, les rejets feront l’objet de toutes les attentions de la part de ceux qui les produisent.
C’est un nouveau pan de l’économie qui se crée ainsi sous nos yeux, avec en vedette le gaz carbonique.
1 - Voir la chronique Hectare du 23/07/2006 et n°30 de Coup de shampooing sur le développement durable aux éditions IbisPress (www.ibispress.com)

Iles

Voilà un mot qui fait rêver, et il est vrai que les images d’iles paradisiaques ont de quoi enflammer nos imaginaires. Mais on voit aussi d’autres images, dont la violence inquiète à juste titre, celle des cyclones et autres ouragans qui suggèrent plutôt l’enfer que le paradis. Et alors que, sur le continent, il est possible de fuir et de protéger ainsi les hommes, à défaut des biens, les iles l’interdisent. Pas de fuite possible, il faut trouver des solutions sur place. Dans mon dictionnaire, j’apprends que le mot ile est dérivé du latin insula, et isolé d’insulatus. Ile et isolement appartiennent à la même famille, on ne peut pas les séparer. Et l’isolement est parfois la meilleure, parfois la pire des choses.
Dans certains cas, comme à Madagascar, c’est un vrai continent qui s’est séparé il y a des millions d’années : cette isolement du reste du monde a préservé des espèces animales et végétales originales, qui contribuent à la richesse biologique de la planète. Bien d’autres iles offrent la même particularité, mais les petites sont plus fragiles : elles ne peuvent accueillir de grandes populations, et les risques de dégénérescence, et de disparition par catastrophe, comme un incendie, par exemple, y sont importants. Les grandes iles sont des réservoirs génétiques, grâce aux océans qui les entourent. Faut-il encore que cet isolement soit respecté : l’importation d’espèces étrangères peut s’avérer dramatique, en entraînant des déséquilibres écologiques irréparables. Il n’y a qu’à observer la rigueur dont nos amis Britanniques font preuve pour les chats et les chiens qui franchissent leurs frontières pour voir qu’un simple virus peut bouleverser des populations entières d’animaux.
Les iles ont donc préservé un patrimoine biologique spécifique. Elles ont aussi été le creuset de civilisations particulières, comme celle de l’Ile de Pacques. L’isolement a conduit les Pascuans à développer des activités à haute valeur symbolique, au détriment de leurs ressources vitales. Un effondrement, économique et démographique, en a été la conséquence, comme Jared Diamond l’explique si bien (1). Les communautés qui ont colonisé des îles sont souvent fragiles, et cela d’autant plus que ces iles sont petites, et loin des autres terres. Cette fragilité a eu pour conséquence une prise de conscience précoce des responsabilités humaines sur ces frêles esquifs au milieu des océans. Jared Diamond présente notamment le cas de Tikopia, ile tropicale isolée au Sud-ouest de l’océan pacifique. Après une longue période d’exploitation insouciante des ressources et de déforestation, les Tikopiens ont du substituer la viande de porc aux oiseaux qui leur fournissaient à l’origine l’essentiel de leurs protéines. Cette transformation aurait pu entraîner la fin de la petite communauté humaine, car les porcs consommaient beaucoup de nourriture. Le rendement de cette filière était insuffisant, dirait-on aujourd’hui, et les Tikopiens ont eu la sagesse un jour de tuer tous les porcs de l’ile et de changer leur régime alimentaire. Cette décision, qui a du être très dure à prendre, et surtout leur culture des équilibres au sein de leur île, leur a permis de durer quelques millénaires malgré la petite taille de leur territoire.
On retrouve ce sens des responsabilités dans l’analyse de la new économics fondation sur les indicateurs du développement durable (2). Il ne s’agit pas alors de données historiques, mais de l’actualité du 21e siècle. Les états les plus performants selon leur indicateur appelé happy planet index, HPI, sont des états iliens, comme le Vanuatu, premier au classement (3). Les limites de leurs territoires et de leurs ressources semblent avoir eu sur ces populations et leurs dirigeants une influence écologique. Ils se sont posé avant les continentaux la question de la meilleure exploitation de leurs richesses, et de l’organisation sociale qui en découle. La fuite en avant n’est pas possible, le monde n’était pas pour eux infini. Le paradoxe est qu’ils seront les premières victimes du réchauffement climatique, dû aux excès des autres peuples.
La question se pose aujourd’hui à l’échelle de la planète, que l’on peut considérer comme une grande île, au milieu d’un océan infini. Il y a bien la fuite vers d’autres planètes, en espérant qu’elles soient vivables. Les habitants des îles ont jadis connu le même sort, quand des excédents de population entraînaient le départ de pirogues vers l’inconnu. Mais combien sont parvenus à une autre terre ? Ce serait bien hasardeux de compter sur ce type de réponse aux problèmes de la planète.
Si les iles nous font rêver, elles pourraient aussi nous instruire, nous enseigner comment se développer dans un monde fini.
1 -  Jared Diamond, Effondrement, Comment les société décident de leur disparition ou de leur survie, NRF essais, Gallimard, 2006
2 - L’indicateur construit par la nef combine des paramètres rarement assemblés : le PIB, la consommation de ressources, et la qualité de vie en y intégrant la longévité. Cet indicateur porte le merveilleux nom de Happy planet index, vite compacté en un sigle « HPI ». 
3 - L’enquête a été menée sur 178 pays courant 2006. La France est mal classée, disons-le tout de suite : la 126ème place n’est pas reluisante. Mais le Royaume uni de fait pas beaucoup mieux : 108ème. Les Etats-Unis sont 150ème, et la Russie 172ème. L’Italie et l’Allemagne sont de bien meilleurs élèves : respectivement 66ème et 81ème.

Un blog

A propos de ce blog

  • C'est par touches successives que le tableau du développement durable est composé sur ce site. Des touches construites à partir d'un mot, mot simple inspiré de l'actualité ou de la vie de tous les jours. Ni une encyclopédie ni un traité de morale, ce blog est une invitation à donner un sens au développement durable, au jour le jour, dans les actes, et avec une conviction bien accrochée : que nous avons tous à y gagner ! Chaque lundi.

A propos de l'auteur


  • Ingénieur et démographe de formation, Dominique Bidou a acquis la conviction que pour mobiliser nos concitoyens au développement durable, il ne faut ni leur donner de leçons, ni les culpabiliser, mais leur en donner envie. Ancien directeur au ministère de l’environnement et président d’honneur de l’association HQE, il est l’auteur d’un ouvrage sur le développement durable : « Tous gagnants, la dynamique du développement durable », publié aux éditions Ibis Press (2004) et de "Coup de shampoing sur le développement durable", également chez Ibis Press (2007).

A propos des commentaires

  • Les commentaires sont modérés. Ils apparaîtront dès qu'ils auront été validés par les auteurs.

    La rédaction du "Moniteur" se réserve le droit de publier certains commentaires dans l'hebdomadaire.

Les commentaires récents