Villes

Venus du Nord, les éco quartiers envahissent nos villes. C’est certainement une bonne chose, mais on ne sait pas trop ce que ça veut dire, tant les définitions sont multiples. Il y a eu les Ecopolis du rapport Attali,  et les éco quartiers du Grenelle. L’Etat, la Caisse des dépôts, les Régions, les grandes organisations d’élus et d’aménageurs, différents clubs et groupes de réflexion, le monde universitaire,  chacun y va de sa définition, voire de sa contestation.
Il est vrai que le terme est maladroit, mais comment résumer tant d’exigences en une seule expression ?
Le quartier(1). Un nouveau quartier n’a pas de sens en soi. Ce n’est qu’un morceau d’une ville, d’une agglomération, au sens bassin de vie plutôt qu’administratif. C’est à cette échelle que le quartier doit manifester ses vertus écologiques. Il y a bien des manières de le faire, mais il faut le vouloir, et non se regarder le nombril en cherchant un optimum au sein d’un périmètre étroit. C’est le « programme » d’un nouveau quartier qui répond à cette exigence. Comment le nouveau quartier va-t-il compléter la ville existante, à quels besoins particuliers doit-il répondre pour améliorer les conditions de vie de ceux qui sont déjà sur place ? Un éco quartier n’est pas un être à part, il s’inscrit dans un tissu, avec ses caractéristiques, ses projets, sa population. Il offre aussi l’occasion de faire bouger le reste de la ville : nouvelles techniques, nouveaux services, vitrines d’un possible auquel l’ancienne ville n’aurait pas pensé, ou dont elle n’aurait pas osé rêver. Intervention sur un quartier, mais influence sur toute une ville, le mot quartier ne doit pas restreindre le champ de la pensée.
Eco, pour écologique. Nous voilà avec une belle panoplie de techniques écologiques. Pour les maisons, d’abord, à basse consommation d’énergie, en attendant celles qui produiront plus d’énergie qu’elles n’en consommeront. N’oublions pas les autres qualités d’une maison, la qualité des ambiances et les garanties pour la santé. Quittons les maisons. Les rues, les espaces publics, les infrastructures sont sollicitées. Pour des réseaux de toutes sortes, chaleur et froid, eau et assainissement, déchets, télécommunications, transports. Les formes urbaines, l’organisation de l’espace, les hauteurs d’immeubles, constituent une autre famille d’enjeux forts : en dépendent largement la diversité biologique, qui a toute sa place en ville, le besoin et les types de transports, le micro climat local et la dispersion de la pollution atmosphérique que nous n’aurons pas su éviter, la concentration des eaux de pluie, et leur stockage éventuel, pour parler d’éléments techniques, auxquels il faudrait ajouter le paysage et les ambiances vécues, l’accès aux services publics et aux commerces, et bien d’autres choses encore.
Les techniques de l’écologie et de l’énergie sont en progrès rapide, et il serait bien dommage que les éco quartiers n’en soit pas la vitrine et le lieu idéal de mise en œuvre. Mais ne nous laissons pas aveugler par la technique. Ce qui doit être écologique, ce n’est pas le quartier ni même la ville, mais le mode de vie de leurs habitants. La technique n’en est que le support matériel. C’est très important, et il ne faut pas se tromper, car ce support est là pour longtemps. Il engage l’avenir, mais ce n’est pas la finalité du projet. On a parfois l’impression que les éco quartiers sont des assemblages de procédés et de matériaux performants. Il faut aller au-delà, c’est la vie des gens, et leur capacité à créer des valeurs économiques et sociales, qui est l’objectif véritable. On ne construit pas une maison pour faire des économies d’énergie, mais pour offrir à ses futurs habitants un cadre de vie agréable, sain, propice à une vie sociale créative. L’économie d’énergie n’est qu’une contrainte, une obligation externe, qu’il faut bien sûr respecter, et le mieux possible.
Certains éco quartiers semblent parfois taillés sur mesure pour des habitants très motivés, des écolos ou équivalents. Il n’est pas surprenant, en période d’innovation, de constitution du concept, qu’une population particulière s’y trouve très impliquée. Ce serait grave si cette situation perdurait. Les éco quartiers sont pour tout le monde. Bien sûr, on ne vit pas dans un éco quartier exactement comme dans un quartier traditionnel, mais ce n’est pas un préalable. Ce n’est que la conséquence d’une bonne conception des aménagements et des services, d’une organisation sociale adaptée, d’une qualité des relations sociales. L’éco attitude doit venir naturellement, et elle prendra des formes bien différentes selon les cultures et les origines des habitants de ces nouveaux quartiers, avant de déteindre sur les environs. C’est une dynamique(2) qui est lancée, il serait bien présomptueux d’en décrire l’aboutissement. N’enfermons pas les habitants dans un modèle étroit : le développement durable doit ouvrir le champ des possibles.
Les éco quartiers témoignent d’une grande ambition. Les villes traditionnelles se sont construites avec le temps, un luxe dont nous privent aujourd’hui  le nombre de mal logés et l’exigence de la lutte contre l’effet de serre. Il faut toutefois accepter que le temps joue son rôle. Nous commençons à maîtriser quelques instruments, mais le plus souvent nous les juxtaposons, au lieu de les conjuguer. Nous sommes en période d’apprentissage( 3) collectif, traduit part le désordre apparent sur l’appellation même d’éco quartier, parfois dénommés quartier durable. Le nombre d’apprentis et d’écoles d’apprentissage est plutôt encourageant, pourvu que chacun admette ses limites, qu’ils se parlent, croisent leurs expériences, et s’insèrent dans un processus d’appropriation par tous de ces avoir faire en devenir.


1 - Quartier, billet du 19/08/2007
2 - Dynamique (31/12/2006 et n°22 dans Coup de shampoing sur le développement durable, www.ibispress.com )
3 - On pourra se reporter au mot Apprenti (29/07/2007)

Sauvage

Un mot qui fait peur, mais un mot qui fait rêver. Le sauvage est prêt à vous manger tout cru, et même si le bon sauvage le fera avec respect, en espérant incorporer vos nombreuses qualités, cette perspective ne vous réjouit guère. Mais sa liberté et sa manière de vivre, en étroite communion avec les éléments, témoigne d’un art de vivre, d’un savoir, d’un sens de l’observation qui nous impressionne à juste titre.
La nature sauvage produit les mêmes sensations, d’angoisse et de séduction. Riche et généreuse, mais aussi dévastatrice, mystérieuse et secrète, pleine de pièges et de dangers. On ne s’aventure pas dans la nature sauvage sans précaution. La tentation est alors grande de vouloir tout contrôler, de domestiquer la nature. C’est le passage des la cueillette à l’agriculture, c’est la construction de moulins sur les rivières. L’histoire de l’humanité se confond avec cette tentative permanente de maîtrise de la vie sauvage. Haro sur le sauvage, vive la civilisation.
Le goût du sauvage nous revient, maintenant que l’on a le sentiment d’avoir été jusqu’au bout de la conquête de la planète. Nous avons pris possession de la création, une nostalgie de la nature nous revient, comme au temps des romantiques. Pour beaucoup, cet amour était sympathique, mais pas très sérieux. La poésie ne nourrit pas les milliards d’êtres humains qui peuplent aujourd’hui notre Terre, laquelle a ses limites, même si on espère encore pousser les murs. Nous savons que ce ne sera pas toujours possible. C’est ce qui a justifié pendant des années des efforts d’artificialisation, comme la révolution verte en agriculture, où les grands barrages, comme celui des trois gorges en Chine par exemple. Les conséquences en sont alarmantes.
L’introduction de méthodes modernes, totalement étrangères aux pratiques traditionnelles, à tous points de vue, n’a pas nourri la planète. Elle a provoqué une évolution de l’agriculture vers plus de dépendance par rapport à ses fournisseurs, et par suite un besoin incontournable de changer de production, des cultures vivrières vers des cultures d’exportation.    
La recherche de ressources nouvelles est rendue nécessaire par la dégradation du patrimoine vivant utilisé pour l’agriculture. La sélection des espèces les plus productives a entraîné l’abandon de nombreuses variétés exploitées depuis la nuit des temps, adaptées à des conditions climatiques et agronomiques données. Aujourd’hui, il faut rechercher des espèces originelles, pour régénérer le patrimoine génétique de nos cultures.
De même, on s’aperçoit que le sauvage a du bon dans les aménagements. Fini les coupes réglées, les alignements au cordeau, les endiguements et canalisations forcées. Les fleuves sauvages ne sont pas si gênant que ça, ils apportent des nutriments aux vallées qu’elles baignent comme à leurs estuaires. A vouloir tout contrôler, tout domestiquer, on obtient le résultat attendu, celui de devoir tout faire soi-même, au lieu d’engranger les fruits du travail des autres, de la nature en l’occurrence. Les services qu’elle nous rend, moyennant un peu de respect, commencent à être perçus. Le récent rapport de Bernard Chevassus-au-Louis pour le Centre d’analyse stratégique, intitulé Approche économique de la biodiversité et des services liés aux écosystèmes reprend à cet égard la classification proposée par le Millennium Ecosystem Assessment (MEA). Elle distingue quatre ensembles : les « services d’auto-entretien », non directement utilisés par l’homme mais qui conditionnent le bon fonctionnement des écosystèmes (recyclage des nutriments, production primaire), les « services d’approvisionnement » (ou de prélèvement), qui conduisent à des biens appropriables (aliments, matériaux et fibres, eau douce, bioénergies), les « services de régulation » c’est-à-dire la capacité à moduler dans un sens favorable à l’homme des phénomènes comme le climat, l’occurrence et l’ampleur des maladies ou différents aspects du cycle de l’eau (crues, étiages, qualité physico-chimique) et, enfin, des « services culturels », à savoir l’utilisation des écosystèmes à des fins récréatives, esthétiques et spirituelles. Le sauvage a encore de beaux jours devant lui, pour peu que les Hommes prennent conscience de ce qu’il nous apporte.

Mesure

Il ne s’agira pas ici du sens de la mesure, une vertu dont l’utilité n’est plus à démontrer, mais de la manière dont on évalue un phénomène, en l’occurrence le développement durable, cet être étrange et multiforme dont ce blog parle régulièrement depuis plus de trois ans. La question est de savoir si l’on progresse ou si l’on régresse, de savoir comment on se situe par rapport aux autres, d’identifier les leviers qui apportent une efficacité maximum à l’action que l’on peut mener pour bien faire.
Inutile d’ajouter qu’en période de crise, où l’incertitude et l’inquiétude règnent, on est bien content de trouver des repères, surtout si on veut naviguer à contre-courant, et qu’il faut convaincre un tas de gens. Les indicateurs traditionnels de l’économie, PIB en tête, sont contestés quand il fait beau, mais deviennent la référence incontournable au moindre coup de vent. Les emplois, les emplois, les emplois ! Le PIB qui traduit un niveau d’activité, répond à la demande immédiate, mais ne donne aucune indication sur  le rendement du système : Les ressources disponibles produisent-elles le maximum de bien être ? Et en cas de crise profonde, c’est bien sur l’essentiel qu’il faut réfléchir, l’efficacité de notre organisation sociale.
Il n’empêche, et il faut s’en réjouir, les travaux avancent sur d’autres manières d’évaluer de développement d’une société. On a vu le BNB, bonheur national brut se mettre en place au Bouthan, petit pays, certes, mais il faut bien commencer.  On a vu les économistes publier de nouveaux indicateurs, comme le Happy Planet Index, ou de décliner les différents types de capital(1) dont l’humanité tire ses revenus, manufacturuer, naturel, humain et social.
Le débat est ouvert en France à la suite du Grenelle de l’Environnement qui annonce la mise en place d’indicateurs du développement durable en 2010. Une commission a démarré ses travaux en 2008, sous la présidence d’un prix Nobel d’économie, Joseph Stiglitz, pour compléter l’approche comptable du volet des prélèvements. Il s’agit d’une épargne nette ajustée, une expression dont les économistes ont le secret, où les ressources consommées dans un cycle de production sont décomptées des bénéfices. La moindre des choses serait-on tenté de dire. Comment établir un bilan sans y intégrer le passif ? Cette approche, qui reste comptable, devrait être complétée d’indicateurs d’autres natures, comme l’indice de développement humain ou l’empreinte écologique(2).  Le Conseil économique, social et environnemental (CESE) vient de son côté de publier un rapport(3) sur les indicateurs du développement durable. Sa préoccupation première est de fournir des indicateurs facilement compréhensibles. Il s’agit d’un instrument de communication, et les écarts entre la perception vécue et les analyses des experts est tellement fréquente qu’il faut à tout prix éviter ça. C’est sans doute la raison pour laquelle les membres du CESE ne sont pas fanas des indices synthétiques, composites et donc d’interprétation difficile. Ils préfèrent des indicateurs plus clairs, comme le bilan carbone qui ne porte que sur un seul phénomène. Bref le débat est ouvert, sur la manière de rendre compte le plus fidèlement possible, et le plus simplement possible à a fois, des nombreuses dimensions de notre vie, santé, travail, loisirs, formation, intégration dans la société, etc. Il ne peut être franco-français, et de nombreux organismes internationaux comme l’OCDE se penchent sur la question de la mesure des progrès en développement durable. L’objectif est de passer d’une civilisation « du beaucoup avoir » à une civilisation « du mieux être », pour reprendre les termes du rapport du CESE. La comptabilité purement quantitative doit laisser la place à une approche plus qualitative. La mesure devra devenir intelligente !

1 - Capital, billet du 04/03/2007)
2 - On se reportera sur ce point au billet Hectare (23/07/2006 et n°30 dans Coup de shampoing sur le développement durable, www.ibispress.com)
3 - Les indicateurs du développement durable et l’empreinte écologique, avis présenté par Philippe Le Clézio le 27 mai 2009, disponible sur www.conseil-economique-et-social.fr

Alter

La tendance au rejet de ce qui ne vous plait pas est bien naturelle. La mondialisation ne vous plait pas, elle crée et renforce des inégalités : haro sur elle, et vous voilà antimondialiste. Ce phénomène se développe souvent dans le champ du développement durable. La croissance nous mène à l’impasse ? Vive la décroissance. La décroissance comme objectif, ça fait tout drôle, mais ça interpelle. D’autres tiendront en horreur la réglementation, toujours rigide et imbécile, empêchant de prendre les bonnes décisions et surtout d’innover. La déréglementation apparait alors comme la délivrance. Les exemples sont nombreux de cette réaction des anti ou des dé-quellequechose.
Il n’y a pas mieux pour brouiller les esprits. Les antimondialisation ne se disent-ils pas citoyens du monde ? Ou bien sont-ils des protectionnistes à tout crin, repliés sur les frontières comme barricades contre les aléas de l’étranger. Des super Dupont, soucieux de la défense d’une France idéalisée, voire pétainiste, ou bien des tiers-mondistes convaincus, qui trouvent que la libéralisation des échanges détruit des sociétés entières, appauvrit encore plus les plus pauvres, casse la moindre dynamique locale de développement autonome ? Les antimondialistes, ceux qui manifestent au moindre G7, ou G20, ont bien compris le danger, et ils ont changé de nom : ce sont les altermondialistes, ceux qui veulent un autre monde, où la terre serait ronde, pour reprendre la chanson. Il y a sans doute parmi eux des partisans de l’autarcie, mais il s’agit surtout de modifier les modes de développement du Nord pour laisser sa chance au Sud.
La dérégulation est une mode bien portée en France. La récente présentation par 10 architectes de perspectives pour le Grand Paris a permis à certains d’entre eux de dire tout le mal qu’ils pensent des règlements. Vive la liberté ! Faites nous confiance, on vous trouvera les bonnes solutions. C’est le même langage qui est tenu par certains patrons, bridés par les lois sociales, qui affirment qu’ils pourraient faire beaucoup plus de bien autour d’eux s’ils avaient les mains libres. Intellectuels, artistes, grand capital et petits patrons se retrouvent alliés pour lutter contre toutes les entraves à leur créativité. Bel ensemble, un peu surprenant, mais ils doivent bien avoir raison quelque part. Que de règles obsolètes, datant d’une autre époque ! Sans parler des corporatismes, des avantages acquis, des rentes de situations, de la peur du changement. Il faut casser des vieilles règles, qui nous enchainent. C’est la dérégulation. On s’aperçoit vite que tout le monde n’est pas d’accord. Même imparfaites, les règles permettent de vivre ensemble, elles organisent la société, définissent des modes apaisés de relations, protègent les plus faibles. Il est vrai que la manière de décrire ces exigences n’est pas sans poser des problèmes. Soit on reste général, soit on entre dans les détails. Mais chacun sent bien l’intérêt de règles communes, malgré leurs défauts et leurs excès. Il faut juste savoir les faire évoluer. Le paradoxe est que les plus ardents défenseurs des règlements ont trop peur d’ouvrir la boite de Pandore, et tentent de bloquer toute velléité de modification, de peur de se trouver affaiblis. Le résultat est que des règles trop anciennes perdent toute légitimité, et deviennent des cibles faciles pour les dérégulateurs fous. Sacraliser la loi revient à la fragiliser. Là encore, le préfixe dé- nous joue des tours. Substituons-lui Alter, et nous y verrons plus clair. Ce n’est pas le principe de la réglementation qui est en cause, mais sa mise en œuvre. Le développement durable est freiné, voire rendu impossible, par des lois et des codes issus de la reconstruction d’après guerre. Il faut revisiter tous ces textes, et leur donner de nouvelles orientations. Vive l’alter régulation !
La décroissance est parfois avancée comme solution à la crise écologique. Expression difficile à accepter pour la partie de la population, dans les pays riches comme dans les pays pauvres, qui vit au-dessous des seuils de pauvreté, même si la décroissance serait réservée aux riches. La décroissance dans les prélèvements de ressources, dans les rejets des activités humaines dans l’environnement, tout le monde est d’accord. Entraine-t-elle obligatoirement une décroissance en termes de bien être ? Le terme de décroissance érige en postulat que l’on ne pourra jamais augmenter le bonheur sans accentuer la pression sur la planète. Triste proposition, bien défaitiste. Le double dividende serait-il une utopie ? L’enjeu du développement durable est bien de procurer aux 9 milliards d’humains que nous serons bientôt une réelle qualité de vie tout en réduisant nos prélèvements et nos rejets. C’est un exploit qu’il faut accomplir, et il n’est pas gagné d’avance, mais faut-il abandonner toute tentative d’y parvenir ? C’est une autre forme de croissance, plus immatérielle, fondée sur des richesses culturelles, du savoir faire, des valeurs à base de travail humain et de talent(1), de l’intelligence, qu’il nous faut trouver. Une alter croissance, au lieu de la décroissance.
Sortir des contradictions par le haut, c’est ce à quoi nous incite le développement durable, au lieu de choisir une issue et de rejeter l’autre. C’est un autre regard, une autre manière d’aborder les questions, une autre échelle pour les examiner, qui permet souvent de trouver une solution originale. C’est cette ouverture d’esprit et cette curiosité(2), cette liberté à conquérir par rapport aux canons traditionnels et au bon sens(3), qui est la marque du développement durable, Alter, avec sa dynamique propre. C’est mieux que le langage du refus, anti ou dé-, qui conduit à réduire la voilure, et à se replier, bien loin de la recherche d’un moteur pour conduire le changement.

1 - Talent, note du 28 décembre 2008
2 - Curiosité (31/05/2009)
3 - Bon sens (11/05/2008)

Terrasse

Paysages(1) de terrasses. Une expression qui évoque le ciel bleu, les grillons et les vacances, mais aussi une économie de dur labeur et de rigueur. Chaque mètre carré mis en culture est important, et mérite des soins intensifs. Les villages sont compacts, aussi bien pour se protéger du soleil et des vents que pour réduire leur emprise au sol : l’étalement est proscrit.
C’était une autre époque. Aujourd’hui, ce ne sont plus les villages qui sont concentrés, mais la production. Les territoires difficiles à cultiver sont abandonnés à leur sort, au profit des plus riches. Phénomène régional, mais aussi mondial : les pays les plus riches inondent les plus pauvres de leurs produits. Un habile système de subvention, traditionnel chez les riches mais prohibé chez les pauvres, assure aux premiers la domination du marché. L’agriculture(2) modeste, familiale, nourricière, est marginalisée, ce qui provoque misère, famine, et urbanisation incontrôlée, avec le cortège de conséquences sociales qui en découle. La dépendance des pauvres par rapport aux riches s’établit ainsi. Pardon de reprendre de vieilles litanies, le déséquilibre des « termes de l’échange » est un marronnier, mais le phénomène est toujours là. A l’heure du facteur 4, de la nécessité de nourrir très prochainement 9 milliards d’êtres humains, et de leur fournir énergie et matières premières, il faut s’interroger sur l’impact de cet abandon de millions de kilomètres carrés. Un potentiel, même ingrat, laissé en friches, un capital nature qui ne produit pas, et qui se dégrade, un capital humain aussi, qui reste inexploité et disparait progressivement. Cette agriculture difficile a engendré au fil des siècles des savoirs faire originaux, une connaissance très fine du milieu et de la manière d’en tirer le meilleur. Il y a bien eu des erreurs, la salinisation des sols et l’avancée des déserts en témoignent, mais aussi des exploits d’intelligence et de volonté pour survivre dans des conditions impossibles. Peut-on se passer de ces patrimoines humain et naturel ? Comment les réintroduire dans le monde moderne, dans une économie d’échanges internationaux ? La concentration des humains dans des grandes villes doit-il être le modèle dominant ?
La terrasse, c’est aussi le café pris au soleil, l’agitation des garçons si agiles avec leur plateau, l’amorce ou le complément de bronzage. Le plaisir d’être dehors, au soleil ou à l’ombre selon les gouts. La terrasse des restaurants et autres bistros est une merveilleuse invention urbaine. Tellement bonne qu’elle en abuse. Avec les beaux jours qui sont arrivés, elles ne sont plus chauffées. Ouf, je peux y retourner sans me cacher.Quel gâchis pendant tout l’hiver! Le Parlement européen s’en est inquiété, et a voté un avis non contraignant pour freiner ce mouvement qui prend de l’ampleur. En France 3000 parasols chauffants sont vendus chaque année. Une proposition de loi a été déposée en France, sans succès apparemment à ce jour. Il va devenir difficile de concilier un engagement contre le réchauffement climatique et l’amour d’une blonde, car c’est bien pour le plaisir d’une cigarette que l’on fréquente les terrasses en plein hiver. C’est bien au moment où les interdictions de fumer dans les cafés se répandent en Europe que cette invention, diabolique pour l’effet de serre, voit le jour. Depuis toujours, les terrasses des pays froids et de nos stations de sports d’hiver vivaient sans, pour le meilleur et pour le pire. Certains cafés fournissaient même des plaids  à leurs clients. La simple protection d’une tenture ne suffit-elle pas ? Sans doute, à condition d’accepter de vivre aves les saisons. Cette affaire a un goût de haricots verts en hiver. Les saisons apparaissent comme une contrainte, une atteinte insupportable aux droits de l’Homme : manger les produits d’été en plein hiver, s’asseoir à une terrasse par moins 5, tels seraient, à en croire les défenseurs des parasols chauffants,  les dernières avancées sociales ! Permettez que je leur préfère le rythme des saisons, le renouvellement de sensations chaque année redécouvertes et ravivées.
Avec le printemps, les terrasses redeviennent un lieu de plaisir écologique, tant mieux. Après le bœuf en daube et les potées, voilà les grillades et les salades. Une dernière recommandation aux terrasses : n’envahissez pas les trottoirs. C’est agréable de s’asseoir prendre un verre, mais c’est aussi pas mal de pouvoir circuler tranquillement, à pied, sur des trottoirs dégagés.


1 - Paysage, chronique du 22/04/2007
2 - Agriculture (14/09/2008)

Faire avec

Je vous ai souvent vanté sur ce blog les mérites de l’intensité(1). Cumuler des utilités sur un même territoire, dans un même projet. Faire avec au lieu d’exclure. Attention aux malentendus. Un des symboles tenaces de l’intensité est bien l’agriculture(2) moderne. Quintaux et hecto à l’hectare sont des marques bien connues de l’efficacité économique. Affirmation un peu rapide, pour les hectos notamment. Le lait et le vin sont surabondants, et la quantité ne paie plus comme elle l’a fait pendant des années, avec des cours garantis.
C’est que l’intensité est dévoyée. Elle n’est alors que la traduction d’une spécialisation outrancière, dont la conséquence est un appauvrissement. La production naturelle tout venant, sans la main de l’Homme, est foisonnante, mais il est bien difficile d’y prélever ce dont nous avons besoin. L’idée de spécialiser un terrain est une réponse. Une seule plante sur ce terrain, facile à valoriser, et qui pourra tirer le maximum de lumière, d’eau, de ressources de la terre, voilà une bonne idée. La production en termes de biomasse, de matière sèche à l’hectare, est sans doute bien plus faible que celle produite par l’exubérance et la multiplicité des espèces, mais là, au moins, il est facile de l’exploiter, et il n’y a pas de surprise. Un appauvrissement bien exploité vaut mieux qu’une richesse inexploitable. Et voici l’humanité partie sur le chemin de la spécialisation, et de sa suite logique, la sélection des variétés les plus productives.
La spécialisation est l’inverse de l’intensification. Pour obtenir de bons rendements calculés sur un seul produit, le producteur doit le favoriser à l’extrême, le nourrir spécifiquement, faire la guerre à toutes les autres formes de vie. La quantité de matières extraites d’un terrain ainsi malmené n’est pas intense. Le coût des dégradations nombreuses apportées aux sols, aux paysages, aux eaux, à la faune et à la flore sont à porter au débit de la production constatée, de même que les impacts des usines qui fabriquent ces entrants. Le bilan est loin d’être aussi favorable qu’on le pense. Etabli pour l’agriculture intensive, ce constat peut être étendu à bien d’autres phénomènes, comme le fait Lucien Kroll : La monoculture du maïs est identique à celle des quartiers d’HLM. Et leurs dégâts et leurs remèdes le sont autant. L’appauvrissement du sol correspond bien à l’ennui des banlieues homogènes, la richesse des cultures diversifiées fait la mixité urbaine.(3)
Intensité rime avec diversité. Cette dernière est exigeante, elle peut faire peur, on préfère souvent l’oublier. Elle rend pourtant d’immenses services à l’humanité. Jean-Claude Lefeuvre, président de l'Institut français de la biodiversité, nous rappelle opportunément que bien que les champs cultivés représentent une surface près de 5 fois supérieure à celle des zones humides, ces dernières « rapportent » 40 fois plus à l’humanité en fonction des multiples services qu’elles rendent(4).
La nature est généreuse, mais elle est capricieuse, elle a ses rythmes, ses humeurs. Sa production obéit à des lois qui traduisent des mécanismes complexes, des interactions. Les lois humaines ignorent souvent celles de la nature, et beaucoup de richesses sont ainsi perdues. La moitié des zones humides de la planète ont disparu en 30 ans.

La recherche effrénée d’une fausse intensité témoigne d’une volonté de domination de la nature. Il est nécessaire de s’interroger sur le choix premier de la spécialisation. Une autre voie de progrès aurait pu être la maîtrise de la diversité, plutôt que son rejet. La fameuse phrase Dans le cochon tout est bon serait ainsi la ligne directrice du développement durable. Il s’agit de donner la priorité à la productivité globale, tout compris, et ensuite d’apprendre à en tirer le meilleur usage. La spécialisation produit par nature des déchets, tout ce qui ne passe pas au crible ou au tamis préétabli. C’est vrai en agriculture comme ailleurs, notamment pour notre bien le plus précieux, le savoir faire, le talent, la sensibilité, toutes ces vertus humaines sélectionnées au lieu d’être valorisées dans leur diversité.

L’exemple des panneaux isolants à base d’herbe(5), présenté récemment sur le moniblog, illustre bien l’intérêt de faire avec. On se contente de faucher la prairie, et de trier ensuite la production. Ce procédé assure une récolte de biomasse bien plus importante, tout en réduisant fortement les entrants, les herbicides et autres produits. Laisser s’exprimer la nature dans toute sa générosité, et exploiter la diversité de ses dons est bien plus efficace que de l’enfermer, de l’endiguer, de lui prescrire autoritairement ce qu’elle doit produire.
L’intensité, c’est faire « avec » le plus possible, « contre » le moins possible, comme le préconise Gilles Clément dans Le jardin planétaire(6). Une bonne manière de prendre le chemin du développement durable.

1 - Intensité, billet du 27/09/2008
2 - Agriculture (14/09/2008)
3 - Atelier Lucien KROLL, Bio, psycho, socio/éco, Ecologies urbaines, L’Harmattan, 1999
4 - Pour une réhabilitation de la nature ordinaire : la notion de services rendus par les écosystèmes. Pages 129-138. In La Charte de l’Environnement : enjeux scientifiques et juridiques. Actes du colloque du 13/03/03. Publ. MURS et AFAS. 141 p.
5 - Herbe (19/04/2009)
6 - Gilles Clément Le jardin planétaire, publié chez Albin Michel (1999) à l’occasion de l’exposition du même nom, présentée à la Grande Halle de la Villette.





 

Curiosité

Un mot curieux, qui se dit aussi bien d’un objet que du comportement de la personne qui l’examine. Un mot qui désigne à la fois un vilain défaut et grande qualité. Tout dépend à quoi la curiosité s’applique.
La curiosité maladive sur ce que fait son voisin, souvent sœur le la jalousie, n’est pas une qualité durable, mais elle n’est-ce pas comme ça que les pratiques, bonnes ou mauvaises, se communiquent ? Mon voisin a de très belles tomates dans son jardin, pourquoi pas moi ? La curiosité crée souvent de l’envie, qui peut être un moteur du développement durable. Encore faut-il que l’objet de ladite curiosité soit bien choisi. Rendons curieux sur les avancées du développement durable, les énergies renouvelables par exemple, pour leur donner une valeur sociale, pour en faire un objet de positionnement. Il faut être opportuniste pour promouvoir le développement durable, ne laissons pas les défauts humains aux seules mains des développeurs fous, ceux qui ne peuvent imaginer un monde qui ne soit pas infini. Il faut apprendre à les tourner à l’avantage de la planète. Rendre attractives les bonnes pratiques ne s’improvise pas, mais de grâce, ne les rendons pas rébarbatives.
La curiosité est aussi la manifestation d’une soif de savoir. Le savant est par nature un curieux invétéré, qui cherche à comprendre, qui veut savoir comment ça marche, qui veut connaître le dessous des cartes et les mécanismes profonds qui régissent le phénomène qu’il étudie. Bon pour le développement durable, cette curiosité, à condition qu’elle ne conduise pas à des imprudences, à des expériences aux conséquences non maîtrisées. Heureusement, il y a le principe de précaution(1), pour les cas où la connaissance est insuffisante et les risques trop lourds.
La curiosité conduit aussi à explorer des champs nouveaux, ceux des environs, que l’on ne connait pas bien. Sortir d’un univers étroit, abandonner ses œillères, voilà encore un défaut qui est bien utile au développement durable. Un défaut qu’il ne faut pas décourager, tout juste l’endiguer, l’orienter, mais à cultiver assurément. Les changements profonds qui nous attendent sur la voie du développement durable ne seront pas imposés, ils doivent être souhaités et même imaginés par des esprits curieux, qui n’ont pas peur de la nouveauté.

La curiosité caractérise aussi une chose ou un évènement bizarre, incongru, rare. C’est un animal exotique, une œuvre d’art qui dérange, le comportement inhabituel d’une personne. En un mot des différences qui intriguent. Les étudier, les comprendre, les accepter et en tirer des enseignements pour soi-même, est le fruit de cette curiosité, qui ne peut être qu’enrichissante si elle sait dépasser un regard anecdotique, superficiel et condescendant. La curiosité est parfois la manifestation d’une anomalie. Une plante que l’on ne connaissait pas, un poisson des eaux chaudes pêché trop au Nord, une température record, un champignon qui se développe sur une culture. Une anomalie qu’il convient de ne pas prendre à la légère, de ne pas refuser de voir sous le prétexte qu’elle sort des limites de l’épure et qu’elle ne devrait pas exister. Combien d’inventions sont nées de l’analyse d’une anomalie, comme la fameuse pénicilline découverte par Alexander Fleming intrigué par des moisissures qui n’auraient pas du exister selon les canons de la science de l’époque. L’innovation passe souvent par l’analyse de bizarreries, que des esprits curieux cherchent à comprendre. C’est une attitude d’attention permanente aux signaux que le monde nous envoie, signaux positifs ou négatifs, forts ou faibles, qu’il convient de décrypter, pour en tirer profit.
Le développement durable nous conduit à être à l’écoute(2) du monde, à l’observer tel qu’il est, en faisant au maximum abstraction des a priori que nous avons tous, peu ou prou, dans nos têtes. Sortir des ornières des modes traditionnels de penser, de nos représentations du monde, telle est l’attitude qui nous permet d’inventer un avenir différent, qui réponde aux défis de demain sans exiger de sacrifices. Juste en dévoilant de nouveaux horizons, et en proposant de nouveaux matins qui chantent. Une curiosité à stimuler pour changer de type de croissance, pour substituer des désirs originaux à la soif de consommation de biens matériels telle que nous la connaissons aujourd’hui.
Les révolutionnaires de 1789 ont imaginé la déesse de la raison. Pourquoi pas une déesse de la curiosité, défaut magnifique qui permet à la fois de nous alerter sur les dangers qui nous menacent, et d’explorer des futurs incongrus ?

1 - Précaution, billet du 27/04/2008 et n°57 dans Coup de shampoing sur le développement durable, www.ibispress.com )
2 - Ecoute (02/11/2008)


 

Marteau


Si  j’avais un marteau… ce serait le bonheur ! Ce n’est qu’une chanson, heureusement, car un bonheur dépendant exclusivement d’un marteau serait bien étroit, et bien précaire. Un monde d’objet cloués ou cloutés, ce n’est pas ce qu’il y a de plus enthousiasmant, sauf pour ceux, bien sûr, qui n’ont connu que ça. Ceux qui n’ont rien vu d’autre sont prisonniers de la société du marteau. La possession d’un instrument, fut-ce t-il formidable, façonne notre perception du monde, et en donne une image réductrice. Tout ressemble à un clou, pour qui ne possède qu’un marteau(1). Méfions-nous des instruments que nous maîtrisons bien, que l’on manipule avec plaisir. Ils pourraient bien nous éblouir et nous empêcher de voir le monde tel qu’il est, pour nous conduire à les utiliser systématiquement, qu’ils soient justifiés ou non.
Les outils polyvalents sont sans doute les plus dangereux. Leur facilité d’usage, leur large spectre, les désigne tellement souvent, au détriment d’instruments d’usage plus limité, mais plus précis, plus pointus, mieux adapté à chaque cas d’espèce. Ils sont commodes, mais souvent grossiers et générateurs d’effets secondaires indésirables. Citons juste deux exemples pour illustrer cette observation : la voiture particulière pour se déplacer, et les antibiotiques pour se soigner. L’étendue de leur domaine d’efficacité fait oublier leurs inconvénients, et relègue au second rang d’autres modes de déplacement ou de soin, plus adaptés aux besoins véritables. Un instrument à large spectre est tellement plus commode qu’une batterie d’instruments à vocation étroite, même si chacun de ceux-ci, dans son domaine propre, est bien plus performant que l’instrument généraliste. Tant pis pour l’efficacité, tant pis pour les effets secondaires… Le développement durable est, a contrario, la recherche de la plus grande efficacité, face à un problème donné. Il faut rendre attractif le choix de l’outil le mieux adapté à la recherche de la solution.
Ce qui est vrai des outils l’est aussi des démarches, des manières d’aborder une question. La spécialisation, bien utile pour approfondir certaines connaissances, certaines techniques, nous joue aisément des tours, si l’on n’y prend garde. La formule peut se décliner de mille manières : le financier passera tous les projets qui lui sont soumis au filtre de son marteau, l’analyse financière, dont nous savons à quel point elle peut s’avérer réductrice. L’écologiste pur et dur appliquera systématiquement l’empreinte écologique(2) pour évaluer le même projet, et le spécialiste du réchauffement climatique ne jurera que par le bilan carbone. La maîtrise d’un outil dicte souvent la manière de prendre le problème. Le risque est grand, dans ces conditions, de passer à côté d’enjeux majeurs, non détectable avec ses propres instruments, de négliger tout ce qui ne passe pas au tamis de son propre marteau.
En proposant une approche combinée, où plusieurs préoccupations doivent être croisées, confrontées, le développement durable permet d’éviter le piège de la solution unique(3), dictée par la possession d’un savoir ou d’une technique particulière, que l’on servirait à chaque occasion.
Deux exigences doivent être soulignées dans cette perspective. Tout d’abord une vieille évidence, souvent oubliée : Poser la question avant d’apporter la réponse. C’est l’importance de l’analyse préalable de la question, de la bonne compréhension du besoin et des attentes, du diagnostic. Avant de prendre le marteau, voyons s’il s’agit d’un clou, ou bien d’une vis ou de toute autre pièce. Cette première étape permet déjà d’éviter bien des aberrations, et de préparer utilement la suite. Ensuite, la nécessité d’élargir sans cesse la gamme des outils accessibles, et d’en faciliter l’usage. Même si l’on estime que sa boite à outil est bien garnie, il faut toujours chercher à la compléter, pour améliorer sa réponse aux problèmes que l’on traite déjà, et pour pouvoir faire face à des situations imprévues dans les meilleures conditions.
Le marteau, c’est peut-être le bonheur, mais il faut aussi savoir sortir des clous.

1 - Abraham Maslow. En VO, If the only tool you have is a hammer, you tend to see every problem as a nail.
2 - Voir à ce sujet le billet Hectare, du 23/07/2006 et n°30 dans Coup de shampoing sur le développement durable (www.ibispress.com )
3 - Unique (23/11/2008)


 

Vache à lait

Les taxes ont mauvaise presse. C’est bien normal, nous avons souvent l’impression d’être des vaches à lait, des cochons de payeurs, pour rester dans l’allégorie agricole. L’Etat impécunieux fait flèche de tout bois, et l’environnement arrive à point pour justifier de nouveaux prélèvements. La fiscalité écologique ne serait qu’un nouvel avatar de la recherche effrénée d’argent pour alimenter le puits sans fond des dépenses publiques.
Cette présentation entraînerait le refus par principe de toute nouvelle taxe proposée au titre de l’environnement. Elle ne serait pas vraiment durable. Ne rien faire consiste dans les faits à adopter et renforcer une forme de taxe discrète mais perverse. Les personnes victimes des nuisances en payent elles-mêmes les conséquences. C’est le régime du pollué payeur, de la double peine. Le bruit dû aux transports coûte environ un demi point de PIB chaque année. Payé par qui ? Par les riverains des routes, des voies ferrées, des aéroports. Payé en dépression et problèmes de santé, en dépréciation des biens, en dégradation de relation sociale, en retards scolaires, etc. Créer une taxe n’est pas créer une nouvelle charge. Elle est déjà payée, de manière diffuse, sans bruit si l’on ose dire. Créer une taxe ne fait que révéler  la charge, et c’est la faire payer par ceux qui la provoquent et non par ceux qui en sont victimes. Il est normal que ce transfert provoque quelques remous, mais il n’en reste pas moins légitime. Il permet en outre de disposer de l’argent nécessaire pour attaquer le problème au fond, ou plutôt à la source, et de le réduire progressivement, au lieu de le laisser prospérer. Car tant que ce sont les pollués qui payent et non les pollueurs, pourquoi ces derniers feraient-ils des efforts ?


La fiscalité écologique consiste en général à taxer des comportements défavorables, pour trouver l’argent nécessaire pour faire des travaux  préventifs, ou bien remettre en état ce qui a été dégradé. On appelle cette formule pollueur – payeur, érigée en principe du développement durable, à Rio en 1992, et en 2005 dans notre constitution, avec la Charte de l’environnement. Pourquoi, en effet, une personne respectueuse de l’environnement devrait-elle payer pour celle qui s’en fiche ?
Au-delà de principe, sur lequel un consensus peut aisément être trouvé, il reste la manière de faire. Commet évaluer le préjudice et répartir la charge, dans un environnement fiscal touffus, dont le citoyen a du mal à décrypter le sens profond.
Pour éviter de créer des prélèvements supplémentaires, on a imaginé un bonus-malus qui provoque aujourd’hui bien des débats(1). L’argent payé par les uns doit compenser les efforts consentis par les autres, l’Etat assurant le prélèvement d’un côté, la redistribution de l’autre, avec les ajustements nécessaires. Certains reprochent des effets pervers à ces dispositifs.  Le pollueur devenu le payeur, n’achète-t-il pas le droit de polluer ? Le riche pourrait ainsi dégrader l’environnement sans vergogne, le pauvre étant proportionnellement beaucoup plus taxé, eu égard à son pouvoir d’achat.

Tout est dans la manière de procéder. Comment traire habilement cette fameuse vache à lait ? Les systèmes marteau pilon, ou rouleau compresseur, ont le mérite de la simplicité, mais leur large spectre peut provoquer des dégâts collatéraux. Il vaut mieux du sur mesure, si on en a les moyens. Et d’abord, que faut-il taxer ? La possession d’une voiture, par exemple, ou son utilisation ? Les deux, bien sûr, la première avec la TVA et de nombreux frais fixes, comme les assurances elles-mêmes taxées, la seconde avec la TIPP et les consommations courantes, entretien, huile, etc. Contrairement au fisc, les assureurs sont en concurrence, et doivent trouver des formules attrayantes. Ils offrent des formules à la carte, pour ajuster le prix au risque réel. L’électronique moderne permet de proportionner le tarif au nombre de kilomètres effectivement parcourus.  C’est le contrat pay as you drive. Une voiture qui ne roule pas occupe de l’espace, mais elle ne fait pas de bruit, ne pollue pas l’air, n’use pas les routes, ne provoque pas d’accident. Faut-il la taxer autant que sa sœur jumelle qui roule des milliers de kilomètres chaque mois ?
La location(2) pourrait être favorisée. Non qu’une voiture louée pollue moins qu’une en pleine propriété, mais la location favorise un usage plus adapté de la voiture. La location d’un bien, au coup par coup, est une décision à prendre à chaque fois, ce qui permet d’ajuster le tir en fonction des circonstances. S’il faut un signal prix pour favoriser la location de la voiture plutôt que son achat, la souplesse de l’usage plutôt que la rigidité de la possession, la TVA pourrait-elle être modulée ?
A l’inverse, on pourrait se dire qu’une grosse cylindrée est un luxe. C’est une affaire de statut social, un bijou que l’on s’offre. Le nombre de kilomètres parcourus n’a pas d’intérêt pour établir la base d’imposition. Une TVA luxe3 pour les grosses bagnoles, à moins de pouvoir justifier son usage. Le médecin de campagne peut garder une TVA ordinaire pour sa 4x4, alors qu’il n’y a pas de raison de ne pas surtaxer la même 4x4 achetée par un couple parisien.
Il  y a donc bien des manières de procéder, de fonder une fiscalité écologique. Il faut de l’imagination, et de la curiosité pour voir comment nos amis étrangers ont procédé. L’empirisme, l’observation des effets des choix retenus, les orientations générales d’une politique, doivent guider les décideurs vers la meilleure formule. Les effets pervers des dispositifs brutaux sont à éviter, tout comme la lourdeur d’usines à gaz dont personne ne comprend le fonctionnement. Le développement durable secrète progressivement une nouvelle économie, et la fiscalité en est un des piliers. Traire les vaches à lait est un art.

1 - Notamment sur le site  http://energie.lexpansion.com/articles/prospective/2009/05/Le-fond-du-debat-bonus-malus--taxer-ou-pas-/

2 - Location, billet du 27/08/2006 et n°37 dans Coup de shampoing sur le développement durable (www.ibispress;com )
3 - Luxe (30/12/2007)

Capitale

L’avenir de Paris se dessine aujourd'hui. La presse présente abondamment des images du Paris du futur, un futur proche, de l’ordre de la dizaine d‘années, nous dit-on. Certains projets sont grandioses, d’autres plus intimistes. Ils donnent à voir, ils stimulent l’imagination, ils font rêver, et c’est très bien. Il est bon de rendre perceptible, et accessible au plus grand nombre, la palette des possibles. On évite ainsi un choix insupportable, entre un conservatisme frileux et un saut dans l’inconnu.
La démarche montre aussi l’impérieuse nécessité de dépasser l’approche sectorisée, avec tous les cloisonnements et les frontières qui découpent un territoire appelé à vivre la même aventure.
Cela ne suffit pas. Il faudrait aussi exciter l’imaginaire sur les modes de vie, au-delà du cadre de vie. « La mutation majeure pour la génération à venir et qui s’imposera à tous les territoires : un système de richesse différent, qui dépend de nos relations avec le temps et l’espace, et du savoir » nous dit Alvin Tofler.
La ville du futur est une ville forte et belle, originale, marquée par de superbes édifices et des espaces prestigieux, mais c’est aussi une ville où il fait bon vivre, sur la base de modèles, de besoins et de références culturelles qui seront sans doute bien différents de ceux que nous connaissons aujourd’hui. C’est  une ville qui remplit des fonctions, sociales ou sociétales, économiques, culturelles. Pour les grandes villes, on parle de fonctions métropolitaines supérieures, de type gouvernement de la nation, centre d’échanges internationaux, creuset de création culturelle, centre de décision, haut lieu de la recherche, etc. Nous sommes là dans un domaine plus abstrait. Il est plus difficile de se le représenter, et le débat ne porte pas vraiment sur ces aspects. Ils sont évoqués, mais restent le plus souvent implicites.
Le débat sur la taille de l’agglomération capitale semble réglé, le partage des fonctions entre le Grand Paris et les métropoles régionales n’est plus d’actualité. L’heure est aux grands formats. Sont-ils les plus créatifs, les plus performants  les plus agréables ? Le journal Le Monde(1) nous apprend que, face à la crise, les petits résistent bien : la souplesse des structures légères permet de meilleures réponses. Ce constat, établi pour les entreprises, aurait-il aussi du sens pour les villes ? Raisonner à grande échelle est une bonne chose, mais faut-il pour autant tout miser sur de grandes structures, au lieu de petites, pourvu qu’elles soient vives et interactives ?
Le débat sur les formes, tout nécessaire soit-il, ne doit pas occulter celui sur les fonctions et l’organisation. La ville du futur, la ville durable, doit répondre à plusieurs exigences.
Tout d’abord, offrir un cadre de vie agréable. Agréable pour tous, enfants et vieillards, adultes « ordinaires », riches et pauvres, hommes d’affaires et touristes de passage, sourds, aveugles et handicapés moteur, etc. Une ville pour tous, premier objectif de qualité. Appelons-le le volet social du développement durable.
Ensuite, une ville créative. Création de richesses économiques et de valeurs sociales. Un cadre favorable à l’innovation, à la rencontre et au dialogue, à l’accumulation et au développement de la connaissance. Ce serait le volet économique dans le triptyque traditionnel du développement durable.
Une ville performante. Tous ces services doivent être rendus à coût écologique minimum. Une ville consomme de l’espace, de l’eau, de l’énergie, de la nourriture, des marchandises de toutes sortes ; elle émet des rejets dans l’air et dans l’eau, elle produit des déchets, elle fait du bruit, elle éclaire à tort et à travers, elle artificialise  les milieux, imperméabilise les sols. Aujourd’hui, la conception des villes et des maisons, l’organisation des déplacements, des espaces publics, des services et des commerces, permettent d’atteindre des hauts niveaux de performance, au point de faire d’une maison consommatrice d’énergie une maison productrice d’énergie. La ville performante n’est plus prédatrice, elle apporte sa contribution à la diversité biologique, elle produit du paysage de qualité, elle valorise son patrimoine. On retrouve la troisième dimension, l’environnement.
Voilà en quelques traits le cahier des charges de la ville du futur, et sans doute au-delà, de tous les territoires durables. Qualité de vie pour tous, créativité sous toutes ses formes, et performance dans l’utilisation des ressources naturelles, trois exigences à décliner dans toutes les villes et les villages, chaque fois à partir du génie du lieu. 
Et la capitale ? Bien sûr, elle doit s’inscrire dans ce cadre, et avec ambition. Elle doit assumer en outre ses propres missions de capitale et de ville mondiale. Il reste à définir ce que sont les fonctions spécifiques d’une capitale, et ce qui donne à une ville un rayonnement planétaire. Jusqu’à quel niveau l’agrégation de populations et d’entreprises est-elle productrice de richesses et de bien être ? Il reste à faire la balance entre un réseau de villes et d’agglomérations fort et dynamique et une grande conurbation qui concentrerait tous les centres de décision.
XXL est le maître mot, mais on sait que les géants présentent, eux aussi, leurs types de fragilité. La vitalité et le rayonnement d’une ville traduisent aussi la qualité de son mode de gouvernement, de sa Gouvernance, de la force de son projet collectif, de son insertion dans des réseaux nationaux et internationaux. Ouvrir le débat sur des images, des représentations du futur est une première étape pour mobiliser les énergies. Ce n’est qu’un début, continuons le combat.

1 - daté du 3-4 mai 2009

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  • C'est par touches successives que le tableau du développement durable est composé sur ce site. Des touches construites à partir d'un mot, mot simple inspiré de l'actualité ou de la vie de tous les jours. Ni une encyclopédie ni un traité de morale, ce blog est une invitation à donner un sens au développement durable, au jour le jour, dans les actes, et avec une conviction bien accrochée : que nous avons tous à y gagner ! Chaque lundi.

A propos de l'auteur


  • Ingénieur et démographe de formation, Dominique Bidou a acquis la conviction que pour mobiliser nos concitoyens au développement durable, il ne faut ni leur donner de leçons, ni les culpabiliser, mais leur en donner envie. Ancien directeur au ministère de l’environnement et président d’honneur de l’association HQE, il est l’auteur d’un ouvrage sur le développement durable : « Tous gagnants, la dynamique du développement durable », publié aux éditions Ibis Press (2004) et de "Coup de shampoing sur le développement durable", également chez Ibis Press (2007).

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