Bon sens

Quand j’entends dire que le développement durable est simple affaire de bon sens, je me méfie. C’est comme les Monsieur Jourdain qui « font du développement durable » sans le savoir. Je pense alors à Esope et à sa langue, la meilleure et la pire des choses.
La meilleure, parce qu’il arrive effectivement, et c’est heureux, que certaines pratiques courantes soient empreintes de sagesse, que le « bon sens populaire »  ait intégré depuis toujours des règles que quelques esprits forts prétendent aujourd’hui pouvoir enfreindre sans problème. Qu’une bonne partie de nos habitudes et de nos règles de comportement soient spontanément « durable » est une bonne chose, à préserver et à amplifier si possible.
Attention toutefois à la dérive conservatrice. Le bon sens devient vite la répétition sans discussion des pratiques anciennes, on fait comme on a toujours fait ! Et l’homme de bon sens de regarder de haut celui qui s’escrime à imaginer des choses inédites, à explorer des voies nouvelles. Le développement durable s’appuie assurément sur quelques règles de bon sens, mais il a énormément besoin d’innovation. Il a même parfois besoin de transgression, sous contrôle, avec précaution, pour aller voir au-delà de ce que l’on imagine. Gardons nous de l’affirmation c’est du bon sens, jetée comme démonstration pour masquer l’absence d’argument sérieux, fondés sur l’observation ou la déduction.
Il faut remettre le bon sens en question, régulièrement. Il véhicule des croyances, des modèles culturels, il correspond à l’état des connaissances en un lieu et en un temps donné. Les règles du bon sens ne sont pas absolues. Nous admirons Parmentier, l’homme de la pomme de terre, qui a su faire preuve d’une grande astuce pour convaincre ses contemporains de l’intérêt de ces tubercules. Tout homme de science qu’il fût, il a défendu fermement que l’eau de la Seine à Paris, qui recevait directement toutes les saletés de la ville, était meilleure pour la santé que l’eau de source. Si les buveurs d’eau voulaient goûter avec attention celle de la Seine, ils trouveraient sans doute de la différence dans l’eau puisée au dessus de Paris ou dans son enceinte : cette dernière a évidemment plus de ténuité, de légèreté, et de saveur ; ce n’est point qu’elle renferme une plus grande quantité de matières salines et extractives, mais elle possède une surabondance d’air, qui s’y forme au moyen du mouvement augmenté dans son passage par l’impulsion que lui communique l’arrivée des matières qu’on y jette (1). Bon sens hier qui ne l’est plus aujourd’hui. Sans doute rira-t-on dans quelques siècles de certaines de nos croyances trop facilement appelées bon sens.
Si ce fameux bon sens nous porte à la prudence, il faut s’en féliciter. Les usages traditionnels ont leurs fondements, et il ne faut pas s’en écarter sans avoir évalué les risques encourus. Connaître les mécanismes qui ont conduit aux règles de bon sens est à ce titre une des voies du progrès.
A l’inverse, si le bon sens conduit de fait à la paralysie, en prenant toute la société à témoin de certitudes qui n’en sont pas, le bon sens devient l’ennemi du développement durable.
Développement durable et bon sens sont donc faits pour s’entendre, pourvu que l’on dépasse un fétichisme du bon sens, qu’on le désacralise. Prenons-le alors comme un signal, une borne que l’on ne franchit pas sans adopter une politique de prudence, où précaution, réversibilité, étude d’impact, sont des maîtres mots.

1 Antoine Augustin Parmentier, Dissertation physique, chimique et économique sur la nature des eaux de la Seine, Paris, 1775, cité par Françoise Nowak dans Ces métiers qui donnent de l’eau aux Parisiens, Editions du pavillon de l’eau, Paris, 2007

Défaut

La perfection n’est pas de ce monde, mais nous serions coupables de ne pas la prendre comme référence. Les démarches de progrès sont des instruments justement conçus pour ça, pour aller sans cesse un peu plus loin, réduire les quelques défauts qui peuvent subsister, ou qui se révèlent au fur et à mesure que l’on avance. Le développement durable, qui doit permettre à neuf milliards d’êtres humains de vivre dignement dès 2050, et pour longtemps, sans pour autant nous obliger à se serrer la ceinture, nous conduit sur une démarche de progrès, où nous cherchons ensemble des réponses originales aux nombreux défis qui nous sont proposés. Zéro défaut, vision un peu rude de la qualité, tel est l’objectif symbolique qui anime notre marche vers un développement durable.
Cette recherche du zéro défaut n’est pas nouvelle. Elle s’est notamment développée pour la conquête spatiale. Analogie intéressante, avec d’un côté la planète et de l’autre le vaisseau spatial : les échelles sont différentes, mais l’idée que l’on doit trouver des solutions avec les moyens du bord est bien présente dans les deux cas. Le zéro défaut s’impose dans l’espace, où chaque faute peut être mortelle, peut conduire à la désagrégation du vaisseau. Les secours sont bien compliqués à mettre en place, et aléatoires. Des procédures très strictes ont ainsi été mises au point, de manière à s’assurer que toutes les pièces des engins, tous les instruments, toutes les charnières et tous les rouages fonctionnent bien, et que les défaillances éventuelles, inévitables malgré toutes ses sécurités, seront repérées au plus vite et corrigées avant qu’elles n’aient de trop graves conséquences. Ces procédures n’ont pas pu éviter toutes les catastrophes, mais leur efficacité est reconnue, et elles constituent une des retombées les plus fructueuses de l’aventure spatiale.
Revenons sur terre, dans tous les sens du terme. La marée noire autour de la raffinerie de Donges, en ce début de printemps 2008, nous montre que le zéro défaut est encore bien loin. C’est grave pour l’estuaire de la Loire, c’est grave aussi pour le développement durable.
Ces zones de contact, entre la mer et le continent, sont des territoires aux multiples enjeux, économiques et naturels notamment. Ce sont des lieux d’échanges, économiques et biologiques, ce sont des lieux de création de richesse. Ils sont les plus précieux, nous devons les choyer, les protéger tout en exploitant leur situation privilégiée. Un défi passionnant à relever, et exigeant pour toutes les activités et tous les acteurs qui s’y côtoient. Force est de constater que les mesures de sécurité, nécessaires pour pouvoir exploiter des installations à risques dans des territoires sensibles, n’ont pas été suffisantes. Des manipulations dont chacun peut a posteriori constater les dangers ne se font pas en milieu confiné, les secours n’ont pas empêché la pollution d’atteindre des milieux riches mais fragiles. Tout laisse penser que la culture de la sécurité était bien insuffisante.
Il n’y aura pas de développement durable sans coexistence, sur les mêmes territoires ou à proximité, de richesse biologique, de villes et de concentrations humaines, et d’activités potentiellement dangereuses. Dans le parc naturel du Vexin français, Val d’Oise, de nombreuses voix s’élèvent contre l’exploitation de carrières, au motif d’une incompatibilité entre cette activité et la protection de l’environnement. Le besoin de matériaux pour assurer un habitat décent à des millions de franciliens est oublié, ou bien repoussé d’un revers de manche : il n’y a qu’à les chercher plus loin ! Outre que le problème est gentiment repassé à d’autres, merci pour eux, c’est ignorer le poids des transports dans le coût environnemental des matériaux de construction. Refuser les carrières dans les territoires très peuplés, c’est alourdir considérablement la facture environnementale et l’empreinte écologique (1) de ces territoires. Il faut donc bien parvenir, dans des territoires de grande qualité, à la cohabitation d’activités de type industriel, à une forte densité humaine, et à une valorisation des ressources naturelles. Une cohabitation constructive, active et non simplement subie faute d’avoir pu l’éviter. La confiance entre les acteurs, la certitude que chacun, et notamment les plus puissants d’entre eux, adoptent avec rigueur la discipline nécessaire pour permettre cette cohabitation, deviennent ainsi des facteurs de développement durable. L’attitude zéro défaut est bien loin de l’obsession je ne veux voir qu’une seule tête ; elle s’inscrit dans une politique générale, dans une logique de progrès social dont elle est un des instruments les plus efficaces.

1 - Voir Hectare,  chronique publiée en juillet 2006 et n°30 dans Coup de shampoing sur le développement durable, Editions IbisPress, 2007

Précaution

Pas un jour sans qu’on l’entende à la radio, que ce soit pour éviter des accidents de la route que provoqueraient des chutes de neige, ou pour lutter contre la propagation d’un virus. La grippe aviaire et la vache folle apportent régulièrement une bonne contribution. Un mot à succès !
Précaution, un mot nettement connoté chez les « sachant » du développement durable, mais qui a également un sens pour le commun des mortels. Le problème, c’est que ce n’est pas le même sens, et qu’il en résulte une incompréhension générale.
« Prendre ses précautions » avant de partir en voyage, c’est assurément tenter de maîtriser des phénomènes bien connus, prévisibles sans grande incertitude. Dans le vocabulaire du développement durable, bien au contraire, la précaution est invoquée quand il y a doute. La théorie, en quelques mots, distingue la prévoyance, la prévention et la précaution.
La prévoyance, c’est accepter un événement fâcheux, mais en limiter la portée par la solidarité ou l’anticipation sur ses effets : la maladie par exemple fait l’objet d’une prévoyance, au titre des indemnités auxquelles elle donne droit, ou des aides pour les soins.
La prévention, c’est chercher à réduire les chances (si l'on peut dire) que cet événement fâcheux ne se produise. En se lavant les mains avant de passer à table, on divise par deux le risque de maladies infectieuses des enfants dans les cantines scolaires. La relation de cause à effet est bien connue, et on essaye de maîtriser l’effet par une action sur la cause.
La précaution, c’est le troisième étage. On a identifié des risques, on croit deviner des causes possibles, mais il n’y a pas de certitude scientifique. Des corrélations pourraient se révéler de pures coïncidences, par exemple. Il y a donc des risques, on n’est sûr de rien, alors que faire ? Et bien, si ces risques sont très lourds et irréversibles, on gèle les initiatives susceptibles de les entraîner, et on engage parallèlement un programme de recherche pour mieux comprendre, et pouvoir prendre ensuite les bonnes décisions. C’est ce que l’on appelle le principe de précaution, bien loin du sens courant du terme. C’est ce sens qui est repris dans notre constitution. Loin d'être une principe de retrait ou de paralysie, c'est une règle que la société se donne pour gérer les risques que les défis que nous devons relever nous imposent. C'est une manière de progresser en terrain incertain, sans prendre de risques inconsidérés.
Trois concepts, prévoyance, prévention et précaution, trois réponses complémentaires mais différentes. La maladie fait l’objet à la fois d’une prévoyance, de prévention et de précaution.
Sans aller au delà dans ce rappel de définitions, on peut s’interroger sur l’acharnement des spécialistes à défendre un vocabulaire trop codé. Il faut que les mots aient un sens, et si possible le même pour tous : c’est ce qui permet d’échanger, et de construire ensemble un projet. Plus le langage est clair et sans ambiguïté, plus on a de chances de s’entendre, et la « bonne gouvernance » passe par là. La discipline sur le langage, c’est une chance accrue de créativité collective, c’est ouvrir le champ du possible et en définitive une plus grande liberté. L’à peu près, la « tour de Babel », conduit au dialogue de sourds, et par suite aux décisions imposées, souvent incomprises.
Mais le pire est de vouloir imposer pour un mot, précaution en l’occurrence, un sens différent, et même opposé à celui que le grand public lui donne. Le principe de précaution ne mérite-t-il pas mieux qu’une polémique largement liée à cette incompréhension,  parfaitement prévisible et aux effets dévastateurs ? Trouvons lui un autre nom, ou une expression de quelques mots s’il le faut, mais sortons de cette fiction qui consiste à croire que l’on convaincra le plus grand nombre en leur parlant une langue somme toute étrangère. Rêvons du jour où les spécialistes du développement durable parleront la même langue que le commun des mortels...

Sous-marin

Après les requins et les coraux, restons sous la mer. Voilà un sujet déjà abordé dans ce moniblog avec les poissons, précisément le grenadier (1) et ses comparses des grandes profondeurs. Nous avons aussi traité des souterrains (2), et nous reprenons le sujet sous un autre angle, pour montrer la diversité des approches du développement durable. Le sous-marin est un bateau qui va sous l’eau, mais le mot évoque aussi le Commandant Cousteau et le scaphandre autonome, et pourquoi pas la maison sous-marine, proposée par l’architecte Jacques Rougerie (3), qui reprend en les modernisant de fameuses idées de Jules Vernes. L’approche du mot souterrain nous avait conviés à vire en 3D, mais pourquoi se limiter à la terre ferme ? Il y a des espaces extraordinaires à découvrir, avec un mode de vie nouveau à imaginer. C’est peut-être plus durablement correct que de vouloir s’échapper vers des planètes copies de la Terre après avoir dévasté l’originale, car pour vivre sous la mer, il faut respecter cette dernière. La moitié de l’humanité vit près des côtes, et la mer est bien attractive. Des extensions des villes sur les mers se font ici et là, et même des aéroports, mais ces travaux posent de nombreux problèmes, car ils entraînent souvent des dégâts autour des remblais, dans les fonds littoraux. L’humanité a créé des polders, avec des digues à surveiller de près, mais on voit aujourd’hui, avec la remontée du niveau des océans, qu’il faut pomper en permanence, avec la demande d’énergie qui en découle, et sans assurer pour autant la sécurité des lieux. Les Pays-Bas, les bien nommés, envisagent d’abandonner certains de ces territoires conquis sur la mer, tellement leur défense est problématique. Le développement durable nous conduit à innover, à élargir le champ du possible. L’extension de la terre fut le premier réflexe, mais il a atteint ses limites. Aller carrément dans la mer, sous l’eau, en plongée, est une tout autre attitude, car elle ne modifie pas le trait de côte, la séparation terre-mer. Il n’est plus question de faire reculer la mer, de conquérir des espaces nouveaux, mais de s’y faire un nid, modestement, sans déranger. Ici comme ailleurs, il faut faire attention, et voir où nous mettons les pieds avant de se précipiter. Il ne s’agira jamais que d’une réponse très partielle à la question de l’habitat, et ses exigences la condamnent probablement à rester hyper marginale. Mais les solutions même exceptionnelles ont leur propre dynamique (4), elles ont valeur de symbole, et se révèlent souvent des portes d’entrée vers de nouveaux mondes, de nouvelles découvertes.
La mer est aussi, et le sujet est en train de prendre de l’ampleur, source d’énergie. Les courants, les tempêtes, les marées, la marine à voile, les illustrations de cette réserve d’énergie sont multiples. Cette énergie a été progressivement abandonnée, au profit des énergies fossiles, le charbon, le fuel, et maintenant les piles atomiques. Ce sont là des énergies fiables, que l’on maitrise, que l’on peut solliciter quand on le veut. Rien à voir avec le vent, capricieux, enfant terrible qui n’est jamais là quand on en a besoin, ou qui chahute les malheureuses embarcations soumises à ses fantaisies. Laissons le vent aux plaisanciers, ils ont du temps à perdre, ils sont là pour faire de l’exercice, du sport. La hausse prévisible du prix des carburants rend ces raisonnements quelque peu dérisoires. Bien sûr, il faut entrer dans l’ère de la machine, mais en cherchant l’économie, et pourquoi pas, les apports gratuits (5) que la nature nous offre souvent avec générosité. La dure crise que la pêche connaît aujourd’hui est le résultat logique de choix techniques qui auraient pu être évités… La performance n’est pas dans la plus grosse machine, mais dans la machine la plus efficace, celle dont le rendement est le meilleur en termes de ressources consommées pour un kilo de poisson pêché.
Cette énergie, dont la mer est la détentrice, et que nous avons jusqu’à présent capté que la surface, nous allons bientôt la chercher en profondeur, sous la mer. Il y a les hydroliennes, sortes de moulins sous-marins, qui exploitent les courants des profondeurs ; il y a les pompes à chaleur qui profitent des différences de température entre la surface et le fond de la mer ; et il y a les vagues, la houle dont on récupère l’énergie pour fabriquer de l’électricité. Cette dernière technique est souvent considérée comme la plus prometteuse, et plusieurs de laboratoires dans le monde travaillent pour mettre au point des techniques qui pourraient d’ici quelques années donner une production comparable en quantité à celle fournie par l’hydraulique de nos rivières. En France, une hydrolienne expérimentale baptisée "Sabella" doit être immergée ce mois-ci dans l'estuaire de l'Odet à une profondeur de 19 mètres pour de premiers essais. Une petite bête de 3 mètres de diamètre, soit un tiers de ce que seront les modèles définitifs qui doivent être construits au terme de l’expérimentation.
La mer qu’on voit danser a donc bien des tendresses pour nous. Nous la polluons allégrement, nous lui prélevons sans vergogne le maximum de poissons sans leur laisser le temps de se reproduire, nous détruisons ses équilibres en mettant en péril requins6 (6), coraux et mangroves, et malgré toutes ces turpitudes, elle va nous donner de l’énergie. Quelle générosité ! Ça doit être ça, le développement durable…

1 - Grenadier, chronique du 05/11/2006 et n°29 dans Coup de shampoing sur le développement durable (www.ibispress.com)
2 - Souterrain, chronique du 2/12/2006 et n°71 dans Coup de shampoing
3 - www.rougerie.com
4 - Dynamique, chronique du 31/12/2006 et n°22 dans Coup de shampoing
5 - Gratuit, chronique du 6/05/2007
6 - Requin, chronique du 13/04/2008

Requin

La sortie en salle du film Les seigneurs de la mer nous offrent l’occasion de traiter le mot Requin.
Le réchauffement climatique ne doit pas faire oublier d’autres périls qui menacent la planète. La question des océans tout aussi inquiétante, et d’ailleurs elle rejoint celle des émissions de gaz à effet de serre puisque les océans constituent un immense appareil à capter ces derniers, grâce au phytoplancton.
On parle souvent des coraux, surtout en cette année 2008 décrétée année internationale des massifs coralliens. Le sort de 500 millions de personnes dans le monde dépend de la bonne santé des coraux. Les récifs constituent une barrière naturelle efficace contre les tsunamis et les cyclones, elles offrent une forte productivité biologique et par suite de bonnes réserves de protéines pour les populations riveraines, sans parler du tourisme, activité économique majeure. Un tiers des coraux de notre belle planète aurait déjà disparu, et le réchauffement de 2° de la température de la planète condamnerait sans doute le reste. Car l’acidité des mers due à l'augmentation des émissions de CO2 est aussi coupable, aux côtés des pollutions de toutes natures, du blanchiment des coraux et de leur mort (1).
La richesse des océans, et surtout des rivages, ce sont aussi les mangroves, véritables forêts maritimes qui constituent à leur manière une réserve essentielle en matières premières (bois, fourrage, plantes médicinales), en biodiversité et en habitats naturels, et qui assurent une protection efficace contre l'érosion, les inondations ou encore les cyclones. Là encore, le tableau est sombre mais pas désespéré. Le cinquième des mangroves de la planète a disparu en une trentaine d’années, mais le rythme semble se ralentir, et on observe même des secteurs où la superficie des mangroves a augmenté, comme la Réserve forestière de Sundarbans au Bangladesh. Avec un effort, il est sans doute encore possible de retourner la situation.
Les coraux, les mangroves, et maintenant les requins. Ces pauvres bêtes sont, un peu comme le loup, victimes d’une réputation d’horribles prédateurs, alors qu’ils ne font que leur travail de régulateur des mers. Nés il y a plus de 400 millions d’années, ils en ont pris 300 pour trouver leur équilibre, car ils semblent ne pas avoir évolué depuis 100 millions d’années. Une valeur sure, pourrait-on penser, mais les choses évoluent rapidement.  De nombreuses espèces de requins sont aujourd’hui menacées. Personne ou presque ne vient à leur secours, alors que des pêches industrielles les ramassent accidentellement en grandes quantités. Le film Les Seigneurs de la mer montre par ailleurs comment les requins sont victimes de leurs ailerons, si appréciés en Asie. Ça rappelle cette fois-ci le rhinocéros et sa corne, ou encore l’éléphant et ses défenses.
Les populations de requins sont en diminution dramatique, allant dans le golfe du Mexique jusqu'à 99% pour une variété de requin sur une période de seulement 50 ans. La taille moyenne des requins pêchés en mer se réduit régulièrement, ce qui laisse penser qu’ils sont pêchés trop jeunes pouvoir se reproduire.
Tout ça est bien triste pour les requins mais aussi pour les êtres humains. Bien sûr, on ne peut nier qu’il ait quelques attaques, mais en très faible nombre, de l’ordre d’une soixantaine par an dans le monde entier. Rapportées aux accidents de la route, ça ne pèse pas lourd, d’autant que de notre côté,  nous en tuons plusieurs centaines de millions par an. Pourtant les requins sont fort utiles, ils nous rendent de fiers services. Tout d’abord ils font le ménage, et éliminent les proies les plus faibles, contribuant ainsi à la sélection naturelle et au recyclage des poissons blessés ou malades. Et on retrouve l’effet de serre : le requin, en haut de la pyramide, régule de proche en proche l’équilibre des espèces dans les océans. Le premier maillon de la chaîne alimentaire étant le phytoplancton, végétal marin qui absorbe en surface le gaz carbonique de l’air, les transformations de la pyramide fragilisent les mécanismes naturels et diminuent les capacités des océans à stocker le CO2. La disparition des prédateurs n’a jamais comme effet de libérer ses anciennes victimes. Elle détruit un équilibre complexe, avec des conséquences en chaîne souvent irréversibles. Protection de la faune et réchauffement climatique sont finalement bien entremêlés. Tuons moins de requins, laissons-leur leurs ailerons, et nous en tirerons un petit répit du côté de l’effet de serre. C’est ça, la magie du développement durable.

1 Selon le rapport intitulé ''Le statut des récifs coralliens des Caraïbes après le blanchiment et les ouragans de 2005'' présenté par l'UNESCO le 28 janvier 2008.

Ergonomie

Un terme plutôt lié au poste de travail, sa bonne adaptation au corps humain, pour que les mouvements soient aussi peu traumatisants que possible, aussi peu fatigants que possible. Il faut apporter une grande attention à l’ergonomie, à cause des accidents du travail, des maladies professionnelles, et du confort des personnels dans leur travail. Le volet social rejoint l’économique, car les défauts d’ergonomie ne touchent pas que les individus. Pour l’entreprise, ils sont coûteux, ils désorganisent les équipes, ils découragent et démotivent les plus vaillants. Le corps, ce sont les bras et les jambes, le dos, les yeux, les membres et les organes dont on se sert pour vivre comme pour travailler. L’ergonomie donne les clés pour un bon usage du corps sans effort, sans qu’on ait besoin d’y penser.
Dans la vie courante, l’ergonomie est une science très utile pour concevoir des meubles, des voitures, des jeux, qui doivent offrir au corps humain toute sécurité en cas de fonctionnement régulier et de longue durée. Elle s’étend au logement, avec une attention particulière pour les personnes dont le corps ou un organe particulier est déficient. Les cheminements sont étudiés pour permettre l’accessibilité des handicapés de toutes sortes, infirmes, aveugles, et tout simplement grand âge. Dans un logement, la largeur des portes, l’emplacement des prises de courant et des interrupteurs, la robinetterie, l’éclairage, les appareils sanitaires, sont autant de paramètres qui jouent sur l’ergonomie vécue au quotidien par ses occupants. On constate que les efforts faits pour rendre la vie plus facile, voir tout simplement possible, aux handicapés sont bénéfiques pour tous les autres utilisateurs, et leur offre un supplément de bien être et de confort. Et comme tous ces logements nous verrons vieillir, toutes les qualités ergonomiques leur donne une valeur. Pensons aussi aux enfants. Quand on voit la hauteur d’une marche d’escalier pour un enfant de 4 ans, on ne peut qu’être émerveillé par leur habileté à les monter et les descendre sans avoir à se mettre à 4 pattes. Pas étonnant qu’il y ait des accidents domestiques : les obstacles à franchir et pièges à éviter sont nombreux dans une maison, pour tous ceux qui ne maîtrisent pas complètement leurs mouvements. L’ergonomie doit guider les concepteurs de tous ces logements, de tous les bureaux et locaux d’activités et de loisir.
Il y a aussi ce qui se passe dehors, la ville ou le village. L’ergonomie des transports est prise en compte par les compagnies de transport, mais il reste bien des bétaillères qui n’ont rien d’ergonomiques, sans parler des aires d’attente, debout dans le grand vent.
Et il y a la rue. On a abaissé les trottoirs aux passages piétons, mais on les a encombrés d’un mobilier urbain envahissant, panneaux de signalisation, parcmètres, lampadaires, poteaux antichars, etc. Sans parler des poubelles qui y séjournent à heures fixes. Il n’y a pas beaucoup de bancs (1), qui plairaient bien aux piétons, surtout les amoureux et les plus anciens, mais on trouve à la place plein de matériels rendus nécessaires pour la circulation et le stationnement des voitures, et qui n’ont rien à faire sur le domaine des piétons.
Au-delà, il y la conception générale de la ville. Un enfant a besoin de courir et de se dépenser physiquement, c’est un besoin physiologique qu’il doit pouvoir satisfaire dans son environnement ordinaire. Peut-il le faire dans toutes les villes, dans tous les quartiers ? S’il faut pour cela aller au stade, avec obligation d’un encadrement diplômé, et de payer pour s’inscrire au club et être assuré, on ne peut pas dire que la ville soit ergonomique. La question se pose aussi pour un adulte. Ce sont les espaces publics au quotidien qui doivent offrir aux corps humains de tous âges le cadre de leur épanouissement. La bonne presse nous rappelle qu’il faut marcher au moins dix minutes par jour. Peut-on vraiment le faire ? Y est-on invité par l’organisation des activités, des espaces, des cheminements ?
L’ergonomie se prolonge au fonctionnement de la ville. S’il s’agit d’éviter des efforts inutiles, et qui minent progressivement nos organismes, ne faut-il pas inclure dans ce concept d’ergonomie de la ville un bon accès aux services publics courants, y compris les commerces de proximité, et à un coût raisonnable. L’envahissement de certains quartiers par des commerces spécialisés, avec des prix d’installation qui dissuadent les commerces traditionnels, ou des grossistes, qui investissent un territoire comme on l’observe actuellement à Paris dans le 11e arrondissement, n’attente-t-il pas à l’ergonomie urbaine, en obligeant leurs habitants à des mouvements exagérés, juste pour assurer leur vie quotidienne, leurs approvisionnements ordinaires ?
Il y a longtemps d’Edward T. Hall nous a alertés sur l’importance des espaces, de leurs formes, de leur perception (2). L’ergonomie se décline à toutes les échelles, et comporte à la fois des aspects matériels et culturels. Elle nous aide à économiser nos forces, à ménager nos organismes, et elle façonne aussi nos mentalités. Elle figure à l’évidence en bonne place dans la panoplie du développement durable.

1 Banc, chronique du 30/10/2006 et n°2 dans Coup de shampoing sur le développement durable (www.ibispress.com )
2 E. T. Hall, La dimension cachée, Editions du Seuil, 1971

Compensation

Nous vivons dans des cycles. Des cycles naturels, ceux de l’eau et du carbone par exemple, ou des cycles économiques, de vaches grasses et de vaches maigres, d’abondance et de pénurie. Notre activité nous conduit à s’inscrire dans ces cycles, où nous prélevons ce dont nous avons besoin, et rejetons le surplus ou les résidus de ce dont nous nous sommes servis. Le développement durable consiste à exploiter ces cycles à notre profit sans dégrader leur bon fonctionnement, et même si possible en les renforçant. Nous observons plutôt que les pressions exercée par l’Homme sur les ressources naturelles se sont fortement accrues, et compromettent souvent le bon fonctionnement de ces boucles (1)  bénéfiques.
La pêche s’inscrit ainsi dans un cycle, celui de la reproduction des poissons, et nous voyons aujourd’hui que les excès de prélèvement et la dégradation des milieux marins mettent ce cycle en danger sans que l’on parvienne à enrayer ce mécanisme (2). Nous prélevons du carbone de différentes origines, et nous le renvoyons dans la nature, en modifiant les équilibres de son cycle. Souvent, des mécanismes correcteurs sont à l’œuvre, et réduisent les effets d’une déformation trop importante du cycle, mais ce n’est pas systématique, et une action corrective volontaire n’est pas inutile. Par exemple, des constructions vont souvent entraîner l’imperméabilisation de sols, ce qui va modifier le cycle de l’eau. Le ruissellement sera accéléré, avec des risques d’érosion, d’inondation et de sécheresse. Face à cette situation, la sagesse nous conduit à lutter contre  l’imperméabilisation, et, à l’aide de moyens artificiels si nécessaire, de chercher à infiltrer l’eau sur place au lieu de la laisser s’écouler.
Ce n’est pas toujours possible, l’ampleur du phénomène, ou  la nature du projet, le contexte ne permettent pas toujours de traiter le problème sur place, et il convient alors de réparer les dégâts éventuels. Une des manières de procéder est de compenser la dégradation provoquée. A défaut de pouvoir retenir l’eau sur place, je vais planter des arbres à proximité, de manière à restituer des capacités de retenue d’eau. La compensation est une manière de gérer un déséquilibre que l’on introduit dans un mécanisme, dans un cycle. Il est parfois beaucoup plus facile et plus efficace de compenser que de gérer sur place un problème, et il ne faut pas se priver d’étudier cette option.
C’est ce qui se passe pour le carbone. Notre économie est basée sur la consommation de carbone. Ce n’est pas un problème quand le carbone provient essentiellement de la biomasse, des cultures, du bois, qui sont totalement intégrés au cycle naturel du carbone. Si les prélèvements restent modérés, l’action humaine ne modifie pas ce cycle, plutôt affecté par des évènements tels que des éruptions volcaniques ou des cycles solaires. En ayant recours au charbon, puis au pétrole et au gaz, nous avons fortement perturbé le cycle du carbone, en mettant en circulation, dans l’atmosphère, d’énormes quantités de carbone stockées dans les profondeurs de la terre. Loin de se corriger tout seul, ce déséquilibre peut s’accentuer par des phénomènes tels que l’affaiblissement du pouvoir réflecteur de la planète, conséquence de la disparition de glaciers, ou la fonte de sols gelés qui dégagent le carbone piégé dans la glace depuis des siècles. Nous pouvons réduire la quantité de carbone que nous envoyons dans le ciel, mais ça prend du temps, et nous continuerons d’en émettre encore pendant quelques dizaines d’années. Il faut donc compenser d’urgence nos émissions de carbone, et introduire cette nécessité dans nos mœurs. Il y a en plus une facilité par rapport aux questions d’écoulement des eaux, évoquées ci-dessus : le gaz carbonique se diffuse dans l’ensemble de l’atmosphère, l’impact qu’il produit est planétaire, ce qui permet de délocaliser la compensation.
Les opérateurs de transports se sont mobilisés. Les sites des voyagistes vous proposent souvent de calculer la quantité de carbone que vous allez émettre en faisant le voyage que vous leur commandez (3), et de la compenser en participant financièrement à une action de stockage de carbone, de type plantation d’arbres. Ces initiatives sont heureuses, encore que pas très satisfaisantes pour la morale. Elles sont en définitive une application d’un principe vertueux-payeur, puisque seules les personnes sensibles à la question du réchauffement climatique et conscientes de leurs responsabilités cotisent volontairement. Il faudrait sans doute que cette compensation devienne obligatoire pour revenir à une règle plus logique, celle du pollueur payeur. Admettons que la formule proposée aujourd’hui est transitoire, qu’elle ouvre la voie à une obligation. Il est d’ailleurs heureux qu’il en soit ainsi, car il faut une période de rodage. L’agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie, ADEME, a examiné les dispositifs de compensation ainsi proposés spontanément, 31 au total. Résultat ? Une grande diversité dans les modes de calcul qui permettent de transposer des kilomètres parcourus, et des hectares replantés en CO2. De grands écarts qui auraient pu discréditer le système. Il fallait donc mettre de l’ordre, de manière à consolider l’offre de compensation. L’ADEME a invité tous les acteurs concernés à s’asseoir autour de la table, ce qui a donné naissance à une charte de la compensation. L’objectif est bien d’harmoniser les approches pour apporter des garanties aux généreux donateurs : les réductions d'émissions de CO2 générées par les projets doivent être réelles, vérifiables, additionnelles, permanentes ou garanties et leur traçabilité (…) clairement établie. Un site Internet apporte à ceux qui le souhaitent toutes les informations utiles : www.compensationco2.fr
Compenser dans de bonnes conditions est bien, mais si on peut éviter de devoir compenser, c’est encore mieux. Nous avons un tel défi à relever en matière de réchauffement climatique qu’il faut aller au-delà de la compensation, qui apparaît comme le minimum syndical de l’espèce humaine. C’est ce qui ressort de la charte de la compensation, dont les signataires s’engagent à n’en faire usage qu’après avoir épuisé les différentes manières d’éviter les émissions de carbone. Ne négligeons pas pour autant les actions correctives et les compensations. Il est possible de créer artificiellement de la richesse biologique ou des paysages pour compenser des appauvrissements, sans parler de l’amélioration de nos techniques de valorisation des ressources,  pour compenser leur raréfaction. Remplacer de la matière par de la matière grise est un des axes de référence du développement durable, mais cela ne fera que compenser la croissance du nombre des être humains et leurs besoins légitimes de consommation.

1 Boucle,  chronique du 17/09/2006 et n°6 dans Coup de shampoing sur le développement durable (www.ibispress.com)
2 Voir à ce sujet la chronique Grenadier, du 05/11/2006, et n°29 dans Coup de shampoing.
3 Voir notamment sur ce point la chronique Avion du 28/01/2008

Bonus

Un mot qui évoque un cadeau, le fameux Cadeau Bonus dont le but est clairement de pousser à l’acte d’achat. Le Bonus détourne l’attention de l’objet précis de l’achat, en ajoutant une dimension ludique, agréable et sympathique, sans doute, mais qui ne doit pas faire oublier l’usage de ce l’on acquiert, et les qualités recherchées à ce titre.

Le Bonus est aujourd’hui devenu écologique. C’est un argument de vente pour des voitures, comme chacun d’entre nous peut le voir chaque jour à la télévision. Nous sommes en plein paradoxe, car nous savons bien que la profusion des voitures, même propres, ne peut être écologique. Cela d’autant plus que les voitures qui bénéficient du Bonus sont de petits modèles conçus pour la ville, ou d’autres modes de mobilité sont bien préférables. On peut se réjouir que les constructeurs fassent leur publicité en vantant des qualités d’économie, ça contribue à la prise de conscience, et à chaque fois que l’on remplace une voiture ancienne par une moderne, il y a des gains en termes d’effet de serre, de bruit, de pollution de proximité, de sécurité. Il ne faudrait pas que cela diffuse une idée fausse, à savoir qu’il n’y a plus de problèmes environnementaux avec la voiture individuelle. Ils sont sans doute réduits, à puissance égale, mais nous devons adopter une trajectoire exigeante, celle du facteur 4 (diviser par 4 nos émissions de gaz à effet de serre d’ici 2050), ce qui doit nous conduire à une révision en profondeur de nos modes de vie, de déplacement et de production. Ce n’est pas le moment d’inoculer le virus de l’automobile aux pays émergents, ce que font les mêmes constructeurs qui, en France, prônent la voiture écologique. Il y a d’autres manières d’assurer la liberté de circuler, bien plus économes à tous égards, y compris pour la planète.

Le Bonus a donc été institué en France, avec le malus, pour favoriser la vente de voitures propres. On aurait pu imaginer bien d’autres solutions. Par exemple, de considérer les grosses cylindrées comme des voitures de luxe, avec une TVA en conséquence. Il y a bien eu des projets visant les 4x4, mais ce n’est pas le mode de traction qui est en cause, mais bien la consommation et les émissions, et il faut se préoccuper de l’adéquation du mode de déplacement avec son utilité. TVA luxe pour les grosses cylindrées, parce que c’est du luxe, sauf si son utilisateur peut en justifier l’achat pour raisons personnelle ou professionnelle, du type famille nombreuse ou médecin de campagne. On a vu dans le bâtiment qu’il n’était pas si compliqué de différencier les travaux et le montant de la TVA dont ils sont affectés. Les formules Bonus-Malus ou modulation de TVA ont un défaut : elles s’appliquent sur la possession du véhicule, et ne tiennent pas compte de son usage, dont dépend largement sa contribution à l’effet de serre. Peut-on, au moment où nos amis londoniens modulent finement les péages urbains, intégrer un paramètre usage (1) dans le calcul d’une cotisation ? Les ordinateurs de bord, dont sont pourvues toutes les voitures récentes, ne pourraient-ils pas enregistrer les données utiles pour proportionner une taxe aux émissions réelles de C02, à partir de données sur le kilométrage et les consommations réelles ? Le contrôle technique obligatoire donne l’occasion de relever ces informations, qui seraient protégées pour éviter toute fraude. Cela éviterait par exemple, qu’une voiture automatique ne soit plus taxée que son équivalente à changement de vitesse manuelle. Plus gourmande sur le papier, nous savons que les voitures automatiques sont conduites avec plus de souplesse et de sérénité, et que leurs consommations réelles sont inférieures à celles de leurs sœurs manuelles. Prolongeons notre raisonnement. L’usage ne se mesure pas qu’en nombre de km, il faut introduire le nombre de personnes transportées. Il vaut mieux une grosse voiture pleine que plusieurs petites, même propres, mais sans passagers. Cette manière de procéder a déjà été envisagée pour réduire les péages sur des autoroutes en fonction du taux de remplissage des voitures. Si le covoiturage doit être développé, il ne faut pas dissuader de l’achat de voitures qui le permette. On pense notamment aux zones péri urbaines où la densité de population ne permet guère l’implantation de transports en commun. A l’ère de l’informatique, du GPS et des satellites, des formules modernes de covoiturage offriront sans doute une partie de la réponse à la question de la mobilité dans ces quartiers peu denses, loin à la fois des services quotidiens et de tous les axes lourds de transport collectifs. Les réflexions sur les quartiers (2) durables nous éloigneraient sans doute, aujourd’hui, de cette forme de développement urbain, mais ils existent bel et bien, et le principe de réalité nous conduit à les prendre en considération comme les autres. Des transports semi-collectifs, mêlant du public et du privé, du taxi collectif et du particulier partagé, sont à prévoir pour les désenclaver au moindre coût écologique et économique. Que devient le Bonus dans ces conditions ?

L’idée d’un Bonus favorisant les comportements vertueux est assurément intéressante, mais fallait-il la plaquer sur la propriété plutôt que sur l’usage ? Le développement durable nous conduit à faire référence à l’utilité des choses, et à veiller à ce que l’on parvienne au maximum d’utilité pour un minimum de consommation de ressources et de rejet dans l’environnement. Le Bonus a encore du chemin à parcourir pour intégrer la qualité d’usage, bien au-delà de la simple propriété.

Merci à Yves et Alexandre Lenoir de leurs réflexions que j’ai intégrées dans cette chronique.

1 Usage, chronique du 29/04/2007

2 Quartier, chronique du 19/08/2007

Points

On parle souvent des permis  à points. Ce sont des points qui vous sont donnés, dont le nombre maximum ne peut s’accroître, mais qui peuvent vous être retirés si vous n’êtes pas sage. C’est le contraire du bon point, parfois associé à une image, qui vous était donné en classe, quand vous étiez bon élève, ou que vous rendiez service à la maîtresse. Le permis à point est comme un capital qui ne peut fructifier, mais qui peut fondre si vous n’y prenez pas garde. On peut juste récupérer des points en retournant en classe, ce qui n’est déjà pas mal puisque le permis consacre un ensemble de compétences, de connaissances, et la capacité à respecter quelques règles comme le code de la route. Si cet ensemble s’érode,  si la routine ou au contraire le besoin de se distinguer vous entraîne à le négliger, votre capital « bon conducteur » diminue, et votre nombre de points avec.
Il y a bien d’autres manières d’utiliser les points. Une autre formule, plutôt que de vous les retirer, est de vous en donner pour vous permettre d’acquérir une distinction. Chaque bonne action vous vaut des points, et l’accumulation de points donne droit à un diplôme. Cette manière de procéder a un grand mérite. Elle est simple. Chacun voit clairement où chercher des points, quels domaines doivent être étudiés, et comment marquer des points dans chacun de ces domaines. Ce système est courant dans des universités, où l’étudiant accumule des unités de valeur, par exemple, pour obtenir un diplôme. Une des conditions à remplir est que cette accumulation doit avoir un sens, ce qui n’est pas toujours le cas. Il ne faut pas que ce soit un ramassis de bric et de broc, légitimement acquis mais sans cohérence d’ensemble. Chaque élément est évalué, mais leur assemblage n’est pas noté. Il faut donc veiller à encadrer le choix des domaines où les points se collectent, de manière à éviter une dispersion, un éclatement qui ferait perdre tout intérêt à la démarche.
Dans certains pays d’Europe du Nord, c’est le permis de construire qui est à points. Pour l’obtenir, il faut accumuler des notes par type de qualité attendue, comme la thermique et l’acoustique. C’est le choix qui a été fait en France pour attribuer un certificat de haute qualité environnementale (1)(HQE) aux maisons individuelles. Il y a bien sûr un socle, un niveau de performance à obtenir dans chaque discipline, qui permet d’ores et déjà d’attribuer au projet une note supérieure à ce que donnerait le strict respect de la réglementation. Cela ne suffit pas. Il faut aussi accumuler des points, en adoptant des solutions telles que la récupération d’eau de pluie ou le recours aux énergies renouvelables. Chacune de ces options donne des points et il faut en recueillir un nombre minimum, mais le propriétaire de la maison garde la liberté de choisir les éléments écologiques qui lui conviennent, dans sa situation à lui, dans le contexte d’implantation où il se trouve. L’avantage est bien que chaque option est bien visible, immédiatement compréhensible par tout le monde. Quand il s’agit de « tirer vers le haut » des centaines de milliers d’opérations diffuses, cet avantage est déterminant, même si la cohérence de l’ensemble n’est pas toujours garantie.
Un autre choix a été fait pour les opérations plus importantes, celles dont la dimension justifie le recours à des équipes de conception plus étoffées que pour la maison individuelle. C’est la cohérence de l’ensemble qui est privilégiée, la pertinence de la conception globale pour parvenir au meilleur profil environnemental possible. Le management du projet, à commencer par la qualité du programme, associé à une projection sur l’avenir du bâtiment et la manière dont il va vivre au quotidien, sont au cœur du mode de certification de ces immeubles qui mobilisent des compétences plus larges, pour lesquelles un niveau d’abstraction n’est pas un obstacle. C’est la différence entre le système français et la plupart des systèmes de certification tels que BREEAM et LEED, mis en place par nos amis britannique et américains.
Le certificat à points est bien commode, et leur accumulation permet même de donner une note globale, une moyenne comme celle que vous avez obtenue au baccalauréat. On peut y greffer des mentions, passable à très bien. Mais ce certificat ne vous dit pas si les choix sont pertinents, si leur assemblage est le meilleur possible, ce qui est dommage quand il s’agit d’une opération importante.
Le développement durable est un pari sur l’intelligence. Il faut adapter les moyens aux circonstances, et notamment les dispositifs d’évaluation dont nous avons grand besoin pour être sûrs d’aller dans la bonne direction. Le même principe peut trouver des applications différentes, comme nous l’a dit Sun Tzu (2) il y 2500 ans. Le système des points est simple, et cette simplicité est à la fois sa force et sa faiblesse. Utilisons le pour évaluer la grande masse des projets, des petits projets dont le grand nombre rend impossible l’usage de techniques sophistiquées, mais pourquoi se priver de ces dernières pour les gros projets, dont les enjeux sont lourds, qui marquent durablement un paysage. Tout ressemble à un clou pour qui ne possède qu’un marteau (3). Heureusement, nous n’avons pas que des points pour évaluer des projets complexes.

1 HQE, chronique du 11/11/2007
2 Chaque jour, chaque occasion, chaque circonstance demande une application particulière des mêmes principes, Sun Tzun, L’art de la guerre, article VIII
3 If the only tool you have is a hammer, you tend to see every problem as a nail, Abraham Maslow

Masse

Nous avons naturellement un faible pour le sur mesure, autrement plus valorisant que la production de masse. Nous sommes dans l’antichambre de la haute couture, c’est pas mal ! On ne compte ni les moyens ni son temps, on peaufine des réponses adaptées à la diversité des attentes et des situations. Cela donne des pilotes, ou des prototypes, qui seront à la une des magazines spécialisés, que l’on viendra admirer de l’autre bout du monde. La performance, en environnement comme dans les autres domaines, est bien visible sur des opérations ou des produits d’exception, en avance sur leur temps, et dont les auteurs peuvent de prévaloir légitimement.

Il ne faut pas pour autant oublier une autre forme de performance, celle qui consiste à généraliser ces solutions innovantes. Le passage du prototype à la production de masse est une forme d’exploit, qui donne tout son sens aux avancées ponctuelles, aux progrès technologiques ou sociétaux enregistrés ici et là. Il convient de dépasser une logique élitiste, une production de niches(1), pour développer des réponses appropriables par le plus grand nombre. Construire une maison à énergie positive est un progrès, mais si elle reste seule, elle ne contribuera qu’à la gloire de son créateur, ce qui est sympathique mais bien  insuffisant. L’étape suivante, celle de la généralisation, de la reprise des principales innovations par l’ensemble des acteurs, est tout aussi importante, et se prépare dès la conception du prototype. Les ressources, techniques, naturelles, humaines, nécessaires à la production de masse, sont elles disponibles, à quel prix si la demande s’accroît fortement, coûts croissants ou décroissants, quel processus d’apprentissage sera nécessaire ; au-delà des professionnels, comment l’innovation sera reprise par les usagers, comment s’installera-t-elle dans la durée, comment entretenir le système, comment lui permettre d’évoluer et d’intégrer d’autres progrès à venir, etc. autant de questions importantes qui déterminent le caractère reproductible d’une innovation, sa capacité d’amplification, de dissémination.
Nous serons bientôt 9 milliards d’humains à la surface de la planète, et, rien qu’en restant en France, chacun mesure les retards à combler en matière de logement par exemple, où il faut conjuguer qualité et quantité. Le développement durable passe inévitablement par des solutions de masse.
Le risque est grand qu’une telle production devienne rapidement banale, uniforme pour des raisons de fabrication en série, et de loi des grands nombres. Ce serait l’ère du rouleau compresseur, écrasant sur son passage toute velléité de différenciation. Ce serait un comble que ce soit au nom du développement durable !
Il semble que l’on puisse l’éviter aisément. Si les composants sont les mêmes, ils sont nombreux, et la manière de les agencer conduit à une infinité de combinaisons. Le progrès continu sur les composants apporte des modifications permanentes sur leur utilisation. Surtout, les aides à la conception, notamment par ordinateur, ouvrent largement le champ du possible, démultiplication des réponses envisageables. La difficulté ne tient pas dans la recherche de solution, mais dans la manière de poser le problème, l’analyse du contexte, du site, des besoins et de leur évolution probable, et sa transformation en une commande claire et cohérente, compatible avec les moyens que les clients ou les usagers pourront y consacrer, pour l’achat et l’utilisation courante par la suite. Le sur mesure de masse est-il possible ? Tel est le défi à relever pour combiner d’une part des moyens industriels, bénéficiant de la puissance de production des grandes unités, jouant sur le grand nombre et la rigueur de l’organisation pour réaliser des économies de matières et d’énergie, et de l’autre la finesse d’une prescription à la carte, traduisant une demande diversifiée, attentive aux impacts potentiels des réponses apportées dans chaque cas d’espèce.
Les inventions, les découvertes, les utopies de visionnaires, d’aventuriers et de pionniers sont absolument nécessaires au développement durable, et même leurs excès qui obligent à prendre position, à s’interroger. Mais attention à ne pas s’en satisfaire, ce qui serait bien tentant car c’est là que réside le prestige. L’exploit de la généralisation est moins spectaculaire mais tout autant méritoire.
L’aptitude à changer d’échelle, sans recours brutal au rouleau compresseur, n’est pas naturelle, elle doit se chercher, et se cultiver. Les conservatismes, les jalousies, et la crainte du changement sont toujours présents, et il serait bien imprudent de les négliger. Chacun dans son domaine doit à la fois être à l’affut des innovations durables et soucieux des conditions de leur prolifération, au bon sens du terme.

1 - Niche, billet du 2 mars 2008

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A propos de l'auteur


  • Ingénieur et démographe de formation, Dominique Bidou a acquis la conviction que pour mobiliser nos concitoyens au développement durable, il ne faut ni leur donner de leçons, ni les culpabiliser, mais leur en donner envie. Ancien directeur au ministère de l’environnement et président d’honneur de l’association HQE, il est l’auteur d’un ouvrage sur le développement durable : « Tous gagnants, la dynamique du développement durable », publié aux éditions Ibis Press (2004) et de "Coup de shampoing sur le développement durable", également chez Ibis Press (2007).

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