Guillaume Girod, architecte grenoblois, m’écrit pour me raconter ce « petit bout de vie d'un jeune architecte en terre hostile »…
« Notre premier projet public est en cours. Il a le goût de la première fois, l'envie se mêle à l'anxiété et la peur de mal faire est présente. Mais on s'applique, on écoute les conseils des anciens, on travail, on écoute, on modifie. Bref, on est à fond et notre tendre peau de jeune adulte devient semblable au cuir épais des vaches qui nous entourent ; agressées par les mouches et autres taons. Le projet avance, on enchaîne les phases et les votes du conseil. L'unanimité est quasi atteinte, notre moral gonflé à bloc. D'un coin de l'œil nous surveillons ce qui se passe à Paris, histoire de rester informé et de regarder avec respect le travail de nos confrères. On suit les histoires rocambolesques du carreau des Halles, du nuage de Gehry, du philarmonique de Nouvel. Tous ces ennuis nous semblent noyés dans une grisaille que l'on imagine volontiers parisienne. Pour nous c'est un autre monde, ici on discute en petit comité. Mais naïfs que nous sommes et trop éloigné du Sud nous avons omis de relire nos classiques. Pagnol en tête.
AK-47
Après un an de travail - et à un jour de la fin des recours des tiers - la tension monte et les attaques pleuvent. Nous subissons la première salve portée par un courage hors norme doublé d'une honnêteté intellectuelle sans faille ; un élu dépose à titre privé un recours contre le projet. La machine est lancée, les langues se délient et les coups pleuvent. La classe version post communiste, coup bas et autosuffisance font bon ménage. Notre égo en prend un coup, et en bon provincial on se dit " c'est comme à Paris.... bon sans les Vélib mais quand même". Et puis on relativise, on relit Pagnol. C'est finalement une simple histoire de village, vieille comme le monde, où chacun nourrit son ressentiment d'affaires obsolètes, c'est Pagnol à la Montagne, Marcel sur des skis. On est au milieu du champ de bataille, les balles sifflent au-dessus de nos têtes, certaines nous sont destinées mais nous les évitons, casque sur la tête et le doigt sur la sécurité de notre AK-47 en provenance de Bosnie. Le post-communisme toujours. Le début est semblable au soldat Ryan, on entend plus rien, des acouphènes nous empêchent de discerner les paroles des gens qui nous entourent. On voit seulement les veines du coup de notre opposant se gonfler dans les replis de son cou. On comprend mieux l'anatomie humaine, elles servent à irriguer ses yeux exorbités injectés de sang. On nous l'avait dit, ce métier est transversal. Vraiment ?
Soutien aéroporté
On retrouve une audition normale bien aidé par des interjections aussi précises qu'élégantes "c'est de la merde", "c'est moche", " vous êtes mauvais". On comprend le sentiment des Yankees arrivés sur nos plages et pris sous les bals d'un ennemi aguerri. On ne s'y attendait pas non plus, mais on a plus le choix. La sécurité du AK-47 est abaissée il va falloir ouvrir le feu. On sait qu'on n’a pas le courage de visé la cible mais on tirera juste à côté pour lui faire peur. On se défend comme on peut. L'opposant se rebiffe et fait appel au soutien aérien afin de sécuriser la zone. Tout à une limite, le courage n'y échappe pas. Il attaque dans la presse, les munitions sont plus lourdes. Les mots se font plus précis, l'argumentaire s'affine. Il s'exprime dans le journal local : La Savoie (PDF de l'article) (un équivalent au Parisien, enfin pour nous). S'il ne s'admet pas opposé au modernisme, encore faut-il qu’il «soit construit dans un endroit qui s’y prête. Massacrer un bâtiment du XIXe siècle en y ajoutant un furoncle (l’avant-toit) sur sa façade, c’est inadmissible, contraire à l’article 11 du PLU et pas du tout dans l’esprit de notre charte architecturale, bien que je me sois rallié à la majorité lors du vote. Quant à trouver un terrain d’entente, la mairie aime faire ce qu’elle veut ».
Broyeuse
Au-delà du plaisir tout particulier à voir le projet associé à un « furoncle » (je décommande à mon pire ennemi de googliser ce mot) l'incompréhension est totale, mais l'analyse riche d'enseignement. Premièrement c'est un échec pour nous qui avons essayé d'échapper à l'héritage corbuséen, on est qualifié de moderne. Fail. Deuxièmement, notre analyse en phase diagnostic sur le bâtiment a du finir à la broyeuse (la présence de planchers béton, les modénatures en stucs des années 1980, la ferronnerie des années 1970, l'absence d' élément architecturaux remarquables, oubliés). La mémoire est sélective paraît-il. Nos compétences en médecine s'étoffent, ce métier mène à tout, vraiment. Enfin, cela témoigne de l'irresponsabilité totale de certains élus. Ils votent en conscience des projets et leurs budgets, à l'unanimité, sur la base d'éléments précis et chiffrés, et se retournent par la suite sans aucune gêne morale ou intellectuelle. La politique devient alors chose aisée, on vote en conseil municipal favorablement, et on l'attaque à titre privé ses propres votes. Cette attitude a le mérite d'établir nos limites intellectuelles, nous sommes dans l'incapacité d'appréhender ce concept.
Nous retournons donc à nos lectures, et Stefan Zweig nous réconforte. Nous sommes face au joueur d'échecs et nous sommes bien embarrassés avec notre gros furoncle sur les bras ! Affaire à suivre…"
Premièrement c'est un échec pour nous qui avons essayé d'échapper à l'héritage corbuséen, on est qualifié de moderne.
" La partie neuve se colle à l’existant sur le principe même de toutes les autres constructions, elle se glisse dans les interstices laissés vacants. Elle est une interprétation moderne de la typologie traditionnelle." nous explique Girod sur son site.
Pas vraiment clair !
Pour le réveil tardif de la Générale des Eaux Bleues au son du canon de rosé en odeur de poudre le coté Blingstreet du papier a forcément de quoi émouvoir ses résistances ....
Foutue démocratie et son article 11 !!!!!
Au fait il vient pas d'une réaction au Mouvement Moderne ?
Alors l'arroseur arrosé ?
Mais bon, clément, je signe quand même, après autant de loyaux services , en bon prestataire soucieux d'une démocratie participative expurgée de tout relent post-communiste, c'est pas de veine de tomber sur un mauvais coucheur en dernière instance.
A désespérer de toute collaboration !
Artfurtif
Rédigé par : artfurtif | mercredi 05 septembre 2012 à 12:52
Excellent !
Rudy Ricciotti
Rédigé par : Rudy Ricciotti | mardi 04 septembre 2012 à 16:32