Ci-après, le texte intégral de la très rafraîchissante contribution de Benjamin Drossart, architecte, lors de Batilux 2011, le 21 janvier à Monaco, à l'occasion d'une table-ronde consacrée aux normes et à l'innovation...
"Tu seras pirate…
Nous l’avons tous compris : le développement durable est un concept marketing ultra-cynique. C’est le « buzz » du moment qui marche. On finit par se dire qu’il faut manger bio, arroser le jardin avec son eau de pluie, trier ses déchets, et pourquoi pas faire avec les voisins du compost partagé?...
Tout le monde s’est mis là-dedans, et ça ne doit pas être si difficile et dangereux puisque l’on retrouve au palmarès des présumés plus vertueux, qui sont réputés aussi pour être de vrais professionnels du risque, les plus grands acteurs économiques nationaux et internationaux.
Mais la durabilité est une science inexacte. Car comment produire des bâtiments, des villes, des environnements qui offrent des possibilités et des développements ouverts difficilement prévisibles à ce jour?
La recherche de cette ouverture n’est pas si facile à tenir dans le monde réel. Car c’est une attitude qui est en totale contradiction avec la définition même de la norme qui cherche à qualifier définitivement tout dispositif, tout projet, toute situation. On peut donc dire que s’inscrire dans une perspective de « développement durable », c’est par définition et en premier lieu choisir un chemin hors-normes.
La question est : dans le monde actuel, comment est-ce possible ?
Il faut reconnaître la bizarrerie de la situation : ma génération se caractérise par le « fast, » le « cheap », le « low-cost », le « jetable », et notre société cherche absolument à nous vendre un développement dit « durable ». A première vue c’est suspect et très paradoxal.
Paradoxal, parce que le développement durable suppose a minima qu’on se donne comme premier principe le temps de développer. Or nous sommes tous confrontés à une accélération des temps de conception et de réalisation. Les solutions retenues à la hâte parfois par hasard vont à coup sûr marquer l’environnement et le territoire mais devront avoir une bonne dose de chance pour s’avérer réellement durables.
Si je prends l’exemple du « low-cost » évoqué plus haut dans l’aérien, je suis « pour » parce qu’on peut dire sans provocation qu’il y a une sorte d’économie d’énergie. Je veux aller à Madrid avec très peu d’argent et si l’on me dit que je suis en sécurité, peu m’importe la qualité du siège, la qualité de l’accueil, le design de l’avion… La vraie valeur ajoutée du « low-cost » c’est la nouvelle possibilité que j’ai d’y aller. Et c’est la seule chose qui compte.
Dans l’architecture, on est aussi parfois dans des logiques similaires de low-cost (sols en plastiques, fenêtres en plastique, murs en parpaing, etc.). Il n’y a aucune révolution en ce moment dans le monde de la construction ordinaire. Tout ce qui se construit utilise des procédés relativement standards, suivant la logique du minimum de surface pour un minimum de prix. Mais ce low-cost ne semble pas profiter, comme dans le cas du passager de l’avion, à l’habitant.
Si le prix à payer d’un espace où je peux vivre avec une vue extraordinaire, un rapport à la lumière inédit, c’est un sol en plastique, je suis peut-être « pour ». Si je n’ai pas de vue, pas d’espace, pas d’avenir... et que mon sol est en plastique, je suis certainement « contre »."
Nous sommes au bout de la logique normative : la règle appliquée à la lettre nous donne ce logement sans matière, sans vue, sans espace et sans avenir. Et concomitamment la qualité d’usage difficile à définir n’est pas retenue par notre société comme un critère. Elle est le jardin secret de l’architecte qui seul a un pouvoir assez limité pour la défendre.
L’innovation procède ainsi souvent d’un militantisme solitaire et périlleux. La redécouverte récente du « développement durable » peut permettre de bouger les lignes dans ce sens. Et j’ai le sentiment qu’il faut sans doute être hors système, un peu pirate, cow-boy ou aventurier pour défendre cette attitude."
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