Christian de Portzamparc, notre Pritzker rien qu'à nous, joue le Parrain... dans le cadre de la Semaine de la langue française (14-24 mars). Dix mots sont ainsi parrainés par une personnalité "en fonction de l'écho qu'il suscite en elle" ministère de la Culture dixit. Pour notre Cri-cri, ce sera Rhizome :
"Venu du grec, le français l’a adopté au dix neuvième siècle mais ce fut
pour le détourner sensiblement de sa signification originelle : "rhizome" en grec signifie la racine en français. La racine est
souterraine, arborescente, unitaire. Elle nourrit une plante qui se
reproduit ensuite dans l’air. Mais quand le botaniste voulu désigner
les curieux dispositifs des plantes à propagation souterraine, ceux du
chiendent, du gingembre, de l'iris, du bambou, ces systèmes en réseaux,
en nappes, non arborescents et défiant l'idée de fixité, de
commencement, de fin, d’unité, défiant pour tout dire l'idée même de
racine, il fallu inventer un autre mot. Une fois encore le grec fut
appelé à parer la science de l’autorité de son antique raison. Rhizome
devint alors le nom de ces redoutables proliférations qui inquiètent
maçons paysagistes et architectes parce qu’elles crèvent les
étanchéités et les murs.
Aussi est-ce la nécessité de prévoir des "barrières anti-rhizomes" qui
pour beaucoup fait connaitre le rhizome mais pas toujours son
fonctionnement fascinant et la fortune métaphorique que "Mille
plateaux" a initié. Dans ce texte libre, inspiré, confus parfois et
agissant en répétition comme les courants rapides d’un fleuve, le
rhizome permet de tisser entre eux tous les processus d’enchainement,
d’engendrement qui ne sont pas arborescents, qui ne partent plus d’une
unité, d’une origine reconnue. Ne plus partir de l’unité, d’une règle
de reproduction, penser transversalement, imaginer les cheminements
imprévisibles qui font ressortir les idées d’un domaine à un autre,
dans la découverte scientifique comme dans l’histoire de l’art moderne.
Dans ce texte c’était toute une condition de la modernité, de son
heuristique déjouant constamment les filiations institutionnelles ou
académiques qui m’apparaissait. Que la métaphore fut spatiale ou
topique confirmait pour moi cette expérience selon laquelle
l’imaginaire spatial est un vecteur rapide de la pensée, concurrent du
langage. La hiérarchie est arborescente, les cités fermées et les
systèmes coloniaux aussi. Mais les écoles doivent l’être plus ou moins.
S’il y a une liberté dans ce rhizome qui annonçait le réseau internet,
la mondialisation et qui nous laisse imaginer des formes neuves de
diffusion des idées il y a aussi une image de prolifération invisible,
incontrôlée et destructrice"...
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