Avant de prendre quelques semaines de congés (bien mérités de mon point de vue), il me semble intéressant de vous faire partager la réflexion que m'inspire la lecture d'un article du journal "Le Monde", signé Frédéric Edelmann, qui fait état des pénalités de plus en plus lourdes infligées aux architectes par les maîtres d'ouvrage. Et plus généralement, des difficultés croissantes que connaît la profession depuis plusieurs années.
"Le Moniteur" a été le premier, le 29 décembre 2006, à révéler que Jean Nouvel n'avait pas pu, à l'époque, trouver d'assureur pour la conception du musée du Quai Branly. Le 1er avril 2008, nous avions publié une longue lettre de David Ventre, membre du Conseil régional des architectes d'Ile-de-France, annonçant sa décision d'abandonner l'architecture.
Nous sommes bien placés pour savoir qu'au-delà de ces deux figures emblématiques, l'architecture vit une période de désenchantement. La profession est en effet à la croisée de chemins dont les tracés divergent chaque jour davantage :
L'architecture est d'abord un métier technique, où le respect de la norme devient envahissant : accessibilité, RT 2005, éco-construction, HQE, coût global, etc. Toutes ces normes pèsent sur la conception de l'ouvrage qu'il s'agit de penser pour ses utilisateurs futurs.
C'est aussi bien sûr un métier artistique, et les architectes voudraient naturellement qu'on les juge sur leur talent plutôt que sur leurs capacités techniques ou financières.
C'est enfin un métier de manager, mais où, curieusement, on a peu de prise sur les événements que l'on est censé diriger.
L'architecte conçoit le bâtiment, mais pas les matériaux ; il dessine une enveloppe, mais il est de moins en moins capable de valider seul le calcul final de la structure. Les matériaux deviennent en effet de plus en plus complexes, à un point tel que seuls les fabricants peuvent en déterminer les contraintes exactes pour un usage déterminé.
Il conduit le chantier, mais l'entreprise n'a pas vraiment de compte à lui rendre, alors même qu'il pourra se voir imputer des pénalités de retard si le chantier n'est pas livré en temps et en heure (1). L'architecte assume une mission à caractère juridique et financier, en étant en quelque sorte le garant du respect de l'enveloppe budgétaire et de la qualité du projet, mais il trouve de plus en plus difficilement un assureur pour couvrir sa garantie décennale, alors même qu'un tel contrat est obligatoire sous peine de sanctions.
Le constat est un peu désabusé. "Le Monde" poursuit cette démonstration en révélant l'existence d'"une lettre (de l'architecte bien connu Rudy Ricciotti) adressée le 2 mai 2008 au Centre des monuments nationaux (...) dont une copie reçue au ministère, dûment tamponnée, circule dans la profession." Dans cette lettre, Rudy Ricciotti fait état des "termes du contrat qui lui est proposé pour la poursuite de travaux qu'il a réalisés à l'abbaye de Montmajour, près d'Arles. Une ahurissante succession de pénalités permet de répondre à tous les cas de figure."
Ces clauses ont été rédigées par des professionnels de l'achat public, qu'il s'agisse d'opérationnels ou d'administratifs. On peut certes comprendre qu'il faille préserver le maître d'ouvrage de tout aléa, autant que faire se peut, et l'on ne saurait en blâmer les auteurs. Mais l'exercice, s'il est légitime, ne doit pas devenir l'énoncé d'un inventaire à la Prévert. La précision dans la rédaction d'un contrat a des limites. Et comme le disait si bien le Sapeur Camember, "quand les limites sont franchies, il n'y a plus de bornes"...
Au-delà du combat qui oppose les architectes (légitimement ou non) à la réforme des PPP, au-delà des différends qui peuvent s'élever à l'occasion de la réforme des CCAG (Travaux et prestations intellectuelles notamment), au-delà du plafonnement de l'assurance couvrant leur garantie décennale (attendu dans les prochains mois), et au-delà enfin du foisonnement des contraintes techniques, n'oublions pas qu'il existe une profession à propos de laquelle René Rémond a pu écrire : "Aucune activité n'imprime de façon aussi visible et indélibile sa marque sur le paysage (...) Y a-t-il une autre branche professionnelle qui ait pareilles conséquences sur la vie des individus et des familles ?" (Avant-propos, "1900-2000, un siècle de construction", éd. du Moniteur 1999, p. 10).
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Photo : le musée du Quai Branly - (c) C.E.
(1) : ce qui ne veut pas dire, que l'on me comprenne bien, que l'architecte, ou disons plutôt le maître d'oeuvre, ne soit jamais responsable et que toute faute soit nécessairement imputable à l'entreprise.
A suivre : le Blog de Jacques-Franck Degioanni et Milena Chessa, "Détours d'architecture".
Perso, je ne pleins pas les architectes:
- d'une façon générale, pour ce que j'en vois, les maîtres d'ouvrage sont toujours frileux pour appliquer les pénalités prévues au contrat et préfèrent ,
- les archi sont les premiers à venir réclamer un avenant modifiant leurs honoraires en cours d'opération dès qy'il se passe la moindre chose.
Qu'un contrat établi par un maître d'ouvrage public comporte d enombreuses pénalités n'a rien de nouveau. Je ne connais pas les contrats de maîtrise d'oeuvre privés mais cela m'étonnerait qu'ils soient dépourvus de pénalités.
Sur la rémunération, c'est un autre problème.
Rédigé par : Herminejov | 30 juin 2008 à 19:15